Épisode 21 : pourquoi la gratitude est la compétence la plus sous-estimée de la migration
Reconnaître ce qu'on a gagné en migrant, sans accepter l'injustice : Telly Diallo explique pourquoi la gratitude compte pour vivre à l'étranger.
On parle de papiers, de travail, d'intégration, de discrimination, d'échec et de réussite. On parle rarement de gratitude. Dans l'épisode 21 de TrajectlyHub le Podcast, je défends une idée simple : savoir reconnaître ce qu'on a gagné en migrant fait partie des compétences qui comptent pour vivre à l'étranger. Être reconnaissant ne veut pas dire accepter l'injustice. Les deux peuvent exister en même temps, et je pense même qu'ils doivent exister ensemble.
Un mot qu'on n'attend pas
Je commence par une précision. Je ne dis pas qu'il faut se taire quand on subit une injustice. Je ne dis pas non plus que tout est parfait dans les pays d'accueil. Je pose une question : et si nous passions parfois tellement de temps à regarder ce qui nous manque que nous oublions de regarder ce que nous avons déjà gagné ?
Quand on quitte son pays, on ne part pas pour le plaisir de souffrir. On part avec un projet, un rêve, une nécessité ou une urgence : étudier, travailler, aider sa famille, construire quelque chose.
Le visa n'est pas le plus dur
Avec les étudiants, je rencontre souvent la même idée : le plus difficile serait d'obtenir le visa, et une fois arrivé, tout se mettrait en place tout seul. La réalité est différente. Migrer, ce n'est pas seulement changer de pays. C'est changer de système, de culture, de codes, parfois de langue, et de manière de vivre.
Si tu vis à l'étranger, pose-toi cette question : quelle image avais-tu du pays d'accueil avant de partir, et quelle réalité as-tu découverte ? L'écart est parfois énorme.
Quand on ne voit plus que ce qui ne va pas
J'ai rencontré des personnes pour qui tout devenait négatif : le travail, le logement, l'administration, les gens, la météo. Pourtant, avec un peu de recul, certaines vivent dans des conditions qu'elles n'auraient jamais imaginées quelques années plus tôt. Je pense à des personnes qui ont fui leur pays. Leur situation est souvent très dure, mais elles ont parfois accès à un hébergement, à des soins, à une allocation, à un accompagnement social, à l'école pour leurs enfants. Cela ne veut pas dire que tout est parfait. Cela veut dire que certaines protections existent, et qu'on finit par ne plus les voir.
Le sociologue Abdelmalek Sayad, que j'aime citer, expliquait que le migrant vit entre deux mondes. Dans le pays d'origine, il pense au pays d'accueil. Dans le pays d'accueil, il pense au pays d'origine. Il peut alors avoir l'impression qu'il lui manque toujours quelque chose. Cette idée décrit bien beaucoup de migrants, souvent sans qu'ils arrivent à l'exprimer.
Reconnaissant ne veut pas dire résigné
C'est le point le plus important de l'épisode. On peut être reconnaissant d'avoir accès à l'éducation, aux soins, à certaines libertés, et dénoncer en même temps le racisme, les discriminations, les lourdeurs administratives et les injustices. Les deux positions ne s'opposent pas.
Le démographe François Héran rappelle souvent que les migrations sont trop souvent regardées sous l'angle du problème. La réalité est plus complexe : les migrants apportent beaucoup aux sociétés d'accueil, et ils reçoivent beaucoup aussi. C'est un échange, une construction mutuelle. Cette idée nous éloigne de deux extrêmes. Le premier voudrait que les migrants soient reconnaissants pour tout. Le second voudrait que les pays d'accueil doivent tout aux migrants. La vérité est plus nuancée.
Ce qu'on finit par trouver normal
Quand on vit depuis plusieurs années dans un pays d'accueil, on finit par trouver normales beaucoup de choses : l'accès aux soins, l'école pour les enfants, les aides sociales, l'accompagnement administratif, le droit de contester une décision, la possibilité de créer une association, de manifester, de saisir un juge. Était-ce normal dans notre pays d'origine ? Pas toujours.
Je raconte deux situations que j'ai croisées, sans citer de noms. Celle d'un homme qui avait fui son pays après plusieurs arrestations liées à ses opinions politiques. Chez lui, il ne pouvait saisir aucun juge ni consulter aucun avocat, et aucune institution indépendante ne pouvait entendre sa situation. En arrivant, il a découvert qu'il pouvait déposer une demande de protection, être accompagné, hébergé, soigné, et contester certaines décisions devant un juge. Tout n'a pas été simple, mais il avait désormais des droits qu'il n'avait jamais eus.
Et celle d'une femme partie avec ses enfants après des années de grande précarité. Dans son pays, accéder aux soins ou à l'école était très difficile. À son arrivée, ses enfants ont été scolarisés et suivis médicalement, et des travailleurs sociaux l'ont accompagnée. Pour la première fois, elle avait le sentiment que des institutions existaient pour protéger les plus fragiles. Ce n'était pas parfait, mais c'était un changement immense.
Je pense aussi à ces étudiants qui viennent d'universités où il n'y a presque pas de bibliothèque équipée, où la connexion est limitée, où les grèves se répètent. Dans certaines universités occidentales, ils découvrent des bibliothèques ouvertes tard le soir et le week-end, des plateformes numériques, des aides, des financements. Et pourtant, après quelques années, ils finissent parfois par ne voir que ce qui manque encore.
L'habitude efface le privilège
C'est humain. En psychologie, on parle d'adaptation hédonique : on s'habitue très vite à ce qui était extraordinaire. Ce qui semblait un privilège devient une habitude, puis une normalité, et parfois même un sujet de plainte. D'où l'intérêt de prendre du recul de temps en temps.
Je pense que beaucoup de migrants vivent aujourd'hui avec plus de droits, plus de protection et plus d'opportunités que dans leur pays d'origine. Cela ne veut pas dire qu'ils doivent renoncer à leurs revendications. On peut défendre ses droits tout en reconnaissant ce qui fonctionne.
Ce que je retiens
La question n'est pas de savoir si tout est parfait dans le pays d'accueil. Évidemment non. La vraie question est de savoir si l'on est capable de voir à la fois les difficultés que l'on rencontre et les opportunités que l'on a. Tenir les deux réalités en même temps est, pour moi, l'une des formes les plus abouties de la gratitude. Elle n'est ni une faiblesse, ni une résignation, ni un renoncement. C'est une manière de regarder le chemin parcouru tout en continuant d'avancer.
Je te propose un petit exercice cette semaine : écris les trois choses que la migration t'a apportées et que tu n'avais pas avant. Les réponses pourraient te surprendre. Pour prolonger la réflexion, tu peux écouter l'épisode 19 sur le mythe du retour au pays et l'épisode 12 sur les mythes de l'eldorado.
Retrouvez l'épisode 21, « Pourquoi la gratitude est peut-être la compétence la plus sous-estimée de la migration », sur YouTube.