Épisode 19 : le mythe du retour au pays

« Dans quelques années, je rentre. » Telly Diallo explique ce que le récit du retour fait à ceux qui le portent, et pourquoi il peut devenir un piège.

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Telly Diallo, animateur de TrajectlyHub le Podcast, épisode 19

« Dans quelques années, je rentre. » Dans les communautés africaines d'Europe, cette phrase revient dans les discussions de famille, dans les soirées et dans les projets qu'on griffonne sur un coin de table. Quelques années, cela peut vouloir dire cinq ans, dix ans, ou jamais. Dans l'épisode 19 de TrajectlyHub le Podcast, je regarde ce que cette promesse fait à ceux qui la portent. Je ne dis pas que rentrer est mauvais, ni que rester est mieux. Je dis que le récit du retour est à la fois nécessaire et parfois piégeant.

D'où vient l'idée du retour

Elle n'est ni purement spontanée, ni purement construite. Le sociologue Abdelmalek Sayad, longtemps considéré comme l'un des penseurs les plus rigoureux de l'immigration, expliquait que la migration est pensée dès le départ comme provisoire. On part pour revenir. C'est le contrat implicite entre le migrant et sa communauté d'origine : le départ est légitime parce qu'il est temporaire. Ce n'est pas un abandon, c'est une mission.

Cette logique est ancrée dans l'histoire. Dans les années 60 et 70, des milliers d'hommes venus du Sénégal, du Mali, de la Guinée, du Maroc ou de l'Algérie arrivent en Europe avec une idée claire : travailler, envoyer de l'argent à la famille et rentrer. Puis les mois sont devenus des années, les années des décennies, des enfants sont nés sur place et le retour est devenu un horizon toujours repoussé.

Il y a une blague dans la diaspora : un père répète à son fils « dans deux ans, je rentre ». Le fils a aujourd'hui 41 ans, il est né ici et ne connaît pas le pays de son père. Le père continue de dire « dans deux ans ». C'est drôle, et c'est aussi très triste, parce que c'est vrai.

Ce que disent les chiffres

Le démographe François Héran, ancien directeur de l'Institut national d'études démographiques, que j'ai déjà cité dans le podcast, montre que la majorité des personnes qui s'installent en Europe finissent par y rester de façon durable. Le retour massif qu'on imagine ne correspond pas aux trajectoires observées. Ce n'est pas un jugement, c'est un constat statistique.

Pourquoi cette idée résiste

Parce qu'elle remplit des fonctions précises. Partir, c'est laisser des gens derrière soi : des parents âgés, des frères et sœurs, un village qui comptait sur vous. Dans beaucoup de familles africaines, ce départ crée une dette morale implicite. Le projet de retour est une manière de dire « je n'abandonne pas ». Tant qu'on le dit, la culpabilité reste gérable. Le jour où l'on admet qu'on ne rentrera peut-être jamais, elle peut revenir de plein fouet.

Le projet de retour protège aussi l'identité. Sayad parlait de double absence : on n'est pas tout à fait présent ici, ni vraiment présent là-bas, on flotte dans un entre-deux. S'accrocher à un retour imaginé donne un point d'ancrage. Cette fonction est vitale. Mais quand cet ancrage devient une prison mentale, quand il empêche de s'investir dans la vie qu'on a ici et maintenant, il devient un problème.

La pression de la famille

Dans beaucoup de familles, la migration est un projet collectif. Ce n'est pas seulement l'individu qui part, c'est la famille qui envoie un représentant pour ramener des ressources. Une attente forte s'installe alors : celle du retour de la personne partie, et réussie. J'en parle aussi dans mon livre, Les trajectoires migratoires guinéennes au-delà des chiffres.

Le sociologue Douglas Massey, professeur à Princeton et spécialiste mondial des migrations internationales, a montré que les réseaux familiaux qui financent et organisent le départ créent aussi des attentes qui s'entretiennent d'elles-mêmes. Plus la migration dure, plus l'attente du retour grandit, parce que l'absence s'allonge et que la dette morale s'alourdit. Cette pression est réelle, et elle structure des décisions de vie entières.

Il y a aussi quelque chose de plus subtil. Le projet de retour permet de ne pas trancher. Il évite de dire « j'ai choisi de vivre ici » et d'assumer ce choix devant sa famille et sa communauté. On reste dans une ambiguïté confortable : ni vraiment arrivé, ni jamais reparti. Dans cette logique, le pays d'origine n'est plus seulement un lieu, c'est une idée, une promesse qu'on se fait à soi-même, et une idée n'a pas besoin de se réaliser pour fonctionner.

Et quand on rentre vraiment

Ceux qui rentrent nous apprennent beaucoup. Après des années passées à l'étranger, on a adopté d'autres codes, d'autres rythmes, d'autres façons de travailler. En revenant, on découvre qu'on n'est plus tout à fait du pays d'origine non plus. La double absence ne disparaît pas avec le retour, elle change simplement de forme.

Prenons quelqu'un qui a vécu quinze ans en Europe et qui rentre à Conakry, à Dakar, à Abidjan ou à Douala. Il est très bien accueilli : c'est celui qui est parti et qui a réussi. On attend de lui qu'il distribue de l'argent, qu'il règle les problèmes, qu'il soit généreux. Lui qui a travaillé quinze ans pour économiser et construire se retrouve dans une position inconfortable. Donner sans compter, c'est se ruiner. Poser des limites, c'est passer pour un ingrat. Ce n'est pas une critique culturelle, c'est une réalité sociologique bien documentée.

Le sociologue Alejandro Portes, lui aussi à Princeton, a beaucoup étudié les migrants de première et de deuxième génération. Il parle d'un biculturalisme de compétences : la capacité à naviguer entre le pays d'origine et le pays d'accueil. Mais il souligne que cette compétence peut aussi créer de fortes tensions. Appartenir aux deux mondes, c'est parfois n'appartenir complètement à aucun.

Achille Mbembe, chercheur camerounais installé en Afrique du Sud, propose une lecture différente dans Sortir de la grande nuit. Pour lui, les Africains de la diaspora ne sont pas des exilés qui attendent leur retour. Ce sont des figures du monde contemporain, et l'expérience de la mobilité, de l'entre-deux et du multiple est une forme d'intelligence culturelle, pas une pathologie. La question n'est peut-être pas « quand est-ce que tu rentres ? », mais « qu'est-ce que tu construis avec ce que tu es, là où tu es ? ».

Ce que coûte la promesse

Ce coût est rarement nommé. Il y a d'abord l'investissement retardé. Combien de personnes ont refusé d'acheter ici, de lancer un projet ici, de s'engager dans une relation stable ici, parce qu'elles pensaient rentrer dans deux ans ? Ces deux ans sont devenus quinze ou vingt ans, vécus dans un provisoire permanent.

Il y a ensuite la santé mentale. Plusieurs études sur les populations migrantes en Europe montrent une fréquence élevée d'anxiété et de dépression liée au stress de naviguer entre deux systèmes de valeurs, deux identités, deux projets de vie. La pression du retour attendu s'y ajoute.

Il y a enfin les enfants. Nés et élevés en Europe, ils parlent souvent mieux la langue du pays d'accueil que celle de leurs parents, n'ont jamais vraiment connu le pays d'origine, et entendent depuis toujours « nous, on est de là-bas ». Ils grandissent dans une identité hybride qu'ils n'ont pas choisie. Transmettre l'identité d'origine est une très bonne chose. Mais la manière de le faire change tout : est-ce une richesse qu'on offre ou une obligation qu'on impose ?

Un récit fondateur, pas un mensonge

Je n'ai pas de recette, et je me méfie de ceux qui en ont une. Je dis simplement que le retour n'est pas un mythe au sens d'un mensonge. C'est un mythe au sens d'un récit fondateur, et on a besoin de récits fondateurs. Ils donnent du sens, une direction, de la dignité. Le problème n'est pas de croire au retour. Le problème, c'est quand ce récit empêche de vivre le présent, et quand le pays d'origine imaginé écrase le pays d'accueil, qui est la réalité.

Le droit d'être heureux là où l'on est

Je termine avec une question que Sayad pose à la fin de son travail, et que chaque migrant devrait se poser : le migrant a-t-il le droit d'être heureux là où il est ? Pas de rentrer, pas d'être intégré au sens administratif. Juste d'être heureux, ici, maintenant, sans trahir qui il est. La question paraît simple, et pour beaucoup elle est révolutionnaire.

Le vrai travail, pour beaucoup de personnes de la diaspora, est peut-être d'y répondre honnêtement. Pas en public, pas pour rassurer la famille, pas pour coller à une image. Est-ce que je construis ma vie en fonction de ce que je veux vraiment, ou autour d'un retour qui me permet de ne pas décider ? Il n'y a pas de mauvaises réponses, mais il y a des réponses honnêtes.

Ce que je retiens

Rentrer n'est ni une faute ni une obligation. Ce qui compte, c'est de savoir pourquoi on le veut et ce que cette promesse nous empêche peut-être de vivre aujourd'hui. Si ce sujet te parle, tu peux prolonger avec l'épisode 21 sur la gratitude et l'épisode 12 sur les mythes de l'eldorado.

Retrouvez l'épisode 19, « Le mythe du retour au pays », sur YouTube.