Vivre en France, agir pour la Guinée : le parcours de Guillaume Bangoura
Fils d'une famille très modeste, formé à Conakry puis à Nice, Guillaume Bangoura est administrateur à l'Assemblée nationale. Il raconte l'école, les sacrifices, l'intérêt général et ce que la diaspora peut faire pour la Guinée.
Guillaume Bangoura a grandi dans une famille très modeste en Guinée. Il est aujourd'hui administrateur à l'Assemblée nationale. Entre les deux, il y a l'école, une première année très dure en France, deux ans de pause pour préparer les concours de la haute administration, et une question qui ne l'a jamais quitté : qu'est-ce que je peux faire de mieux pour mon pays ?
Pour le trentième épisode de TrajectlyHub le Podcast, qui marque aussi notre première année, j'ai voulu recevoir quelqu'un dont le parcours relie deux pays. Plus de trois heures d'échange, publiées en deux parties : d'abord comment on construit sa place en France, ensuite comment on peut agir pour la Guinée depuis l'étranger.
L'épisode s'ouvre sur une phrase d'Amadou Hampâté Bâ, dite en peul puis en français : « Si tu sais que tu ne sais pas, tu sauras. Si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu ne sauras pas. » Elle va bien à cette conversation, où il est beaucoup question d'apprendre, de se remettre en cause et de regarder la réalité en face.
« Un produit de l'école »
Quand je lui ai demandé de se présenter au-delà de son CV, Guillaume n'a pas commencé par ses postes. Il a parlé de son origine : un Guinéen issu d'une famille très modeste, qui s'est élevé par l'éducation. « Je suis un produit de l'éducation, un produit de l'école », dit-il. Quelqu'un qui a saisi les chances que l'école lui a offertes. Il est aussi père de quatre enfants, et c'est ce fil qu'il essaie de transmettre.
Son histoire se joue entre la Guinée et la France. Il se décrit comme un produit de la Guinée, mais « poli en France ».
Une grand-mère, et ce qu'on transmet
La personne qui l'a le plus marqué, c'est sa grand-mère maternelle. Il a grandi avec elle. Elle est décédée quand il était encore petit, vers le CM2. Le souvenir reste vif : le vide laissé, l'affection perdue, et surtout le regret qu'elle ne puisse pas voir l'homme qu'elle a contribué à élever. Il en parle « entre joie et peine », parce que ce qu'il est devenu, il le lui doit aussi.
Cette histoire m'a renvoyé à mes deux grands-mères, auprès desquelles j'ai passé une grande partie de mon enfance. Enfant, on prend cet amour comme un acquis. C'est plus tard qu'on mesure tout ce qu'elles ont donné.
Guillaume en tire une réflexion sur la transmission. En Guinée, on se bat pour rendre à ceux qui nous ont élevés. En France, l'effort se tourne surtout vers la génération suivante. Lui veut tenir les deux : ce qu'il lègue à ses enfants vient en partie de ce qu'il a reçu. Cela passe par des choix concrets. Sa fille aînée va avoir 13 ans et n'a pas accès aux réseaux sociaux. Il veut laisser à ses enfants le temps de grandir avant de les exposer à des plateformes presque sans filtre.
C'est d'autant plus parlant qu'il est lui-même très présent en ligne. Son conseil aux plus jeunes : limiter son temps sur les réseaux, parce que ce temps-là, on ne le passe pas à réviser ou à construire son parcours. Et ne pas prendre exemple sur ceux qui ont déjà fait leur chemin et peuvent se le permettre.
La France imaginée, la France vécue
Guillaume obtient sa maîtrise en économie à l'université Gamal Abdel Nasser de Conakry en 2005. Il rêve grand pour son pays, mais sent qu'il doit approfondir sa formation pour être vraiment utile. Il part donc étudier en France, par la voie légale, en passant par ce qu'on appelle aujourd'hui Campus France.
Il savait un peu ce qui l'attendait. Il lisait, suivait l'actualité. Mais on n'est jamais tout à fait prêt. Premier constat : l'Occident qu'on décrit en Afrique comme un paradis sur terre n'en est pas un. Deuxième constat, celui qui l'a le plus marqué : ici, il y a un espoir. Quelqu'un qui travaille peut arriver à quelque chose. On ne bute pas sur ces barrières qui donnent l'impression que, quoi qu'on fasse, on n'y arrivera pas.
Ce contraste, il l'avait ressenti avant de partir. À la fin de ses études à Conakry, alors qu'il faisait partie des meilleurs, il avait peur de l'avenir. Quand on n'est pas « de bonne famille » et qu'on n'a pas de relations, on se demande ce qu'on va devenir. Il parle d'un sentiment vertigineux. L'un de ses combats vient de là : que la Guinée sache repérer ses meilleurs éléments et récompenser leurs efforts.
Son message aux jeunes est clair. Venir en Occident, oui, mais de préférence par la voie légale, la plus sûre. Il sait aussi qu'une grande partie de la jeunesse africaine ne voit pas d'avenir sur place, et que certains n'imaginent plus que la traversée de la Méditerranée. Pour lui, les gouvernants en portent une grande responsabilité. Il ne s'agit pas de dire aux jeunes de rester, mais de créer les conditions pour qu'ils arrivent eux-mêmes à la conclusion qu'ils ont leur place chez eux.
Une première année sacrifiée
La première année a été la plus difficile de sa vie en France. À l'époque, il fallait passer un examen de sortie pour obtenir la maîtrise. Guillaume a tenu à le passer, quitte à arriver en retard : le premier semestre était presque terminé. Sans argent, sans famille pour l'héberger ou le guider, il a mis cette année entre parenthèses pour travailler et mettre de l'argent de côté. Étudiant, il a aussi bénéficié de l'aide du Secours catholique.
Une conversation de sa première semaine l'a accompagné longtemps. Un doctorant lui avait dit, en substance, que tout dépendait de son objectif. S'il venait pour étudier, ce serait dur, mais possible. S'il venait pour gagner de l'argent, la France n'était peut-être pas le meilleur endroit. Près de vingt ans plus tard, Guillaume trouve que c'était juste.
Ce qui l'a fait tenir tient en deux mots : ambition et détermination. Après cette première année, tout s'est fluidifié. Il fait son master 1 et son master 2 à l'IAE de Nice et obtient un master en administration des affaires.
Tout arrêter pour viser plus haut
Avec ce profil, on l'imaginerait dans une grande entreprise. Il a pourtant fait presque toute sa carrière dans le secteur public. Il commence comme contrôleur de gestion à la présidence de l'université de Bourgogne, à Dijon, au moment de la réforme de l'autonomie des universités. Il passe ensuite près de six ans dans une collectivité territoriale près de Strasbourg, comme responsable du contrôle de gestion et du contrôle interne.
C'est là qu'il se pose une question décisive : si on l'appelait demain en Guinée pour occuper des responsabilités, serait-il capable de faire nettement mieux que ce qu'il voit ? Sa réponse ne le satisfait pas. Alors il change de cap. « J'ai pris une décision radicale. J'ai complètement arrêté le travail. »
Pendant deux ans, il prépare les concours de la haute administration. Il coupe les réseaux sociaux et met tout le reste de côté. Il est sélectionné pour un programme de l'École nationale d'administration destiné aux cadres déjà en poste dans le secteur public, l'équivalent de l'année de préparation que suivent les étudiants de Sciences Po. Il réussit les concours et entre à l'Assemblée nationale, où il travaille depuis 2020. « Ça m'a coûté deux années de ma vie », résume-t-il. Ces objectifs-là ne s'atteignent pas à moitié.
J'ai moi aussi arrêté de travailler pour reprendre des études. Je sais ce que ce choix demande : accepter de lâcher une stabilité pour aller plus loin.
Le travail de l'ombre à l'Assemblée nationale
À la télévision, on voit les débats en séance. Derrière, il y a des fonctionnaires. Guillaume distingue trois types de personnel : les collaborateurs de députés, recrutés directement par les élus ; les collaborateurs des groupes parlementaires ; et le personnel de l'administration de l'Assemblée, recruté sur concours. Il fait partie de cette dernière catégorie. Les administrateurs sont neutres et servent tous les députés de la même façon.
Leur travail suit les missions de l'Assemblée : écrire la loi, contrôler l'action du gouvernement et évaluer les politiques publiques. Quand un texte est confié à sa commission, il accompagne le député rapporteur : auditions des personnes et des organismes concernés, déplacements sur le terrain, rédaction juridique des propositions. Traduire une volonté politique dans le bon code, avec les bons mots, c'est un métier.
Ce qui l'a le plus formé, c'est un réflexe : avant de penser à quoi que ce soit, regarder le cadre légal. Que permet la loi ? Que ne permet-elle pas ? Il a aussi découvert une culture du travail réel. Quand une réunion commence à 9 heures, elle commence à 9 heures. Quand on arrive, tout est déjà en place, parce que chacun a fait sa part avant.
Il parle aussi du patrimoine de l'Assemblée et de sa bibliothèque, où l'on retrouve des siècles d'histoire de France. Il s'arrête sur un cérémonial : le passage du président de séance, accompagné par la Garde républicaine. Ce geste qui paraît anodin dit une chose simple : l'armée est au service du pouvoir civil et ne s'en mêle pas. Pour Guillaume, la différence avec la Guinée tient aussi au rapport à l'histoire. En France, on dépense beaucoup pour garder les lieux de mémoire. Chez nous, il regrette que des lieux chargés d'histoire disparaissent au lieu d'être rénovés.
Servir l'intérêt général
Pour Guillaume, la force de l'État français, c'est d'abord son administration. Peu importe le ministre nommé, il trouve des services solides pour l'accompagner. Et ceux qui choisissent la fonction publique pourraient souvent gagner plus dans le privé. Ils choisissent de servir l'intérêt général.
Son regard sur la Guinée est sévère. Il y voit un manque de vision au sommet, et trop de personnes qui servent l'État pour s'enrichir. Il juge anormal que, dans un pays aussi riche en ressources, les plus aisés soient souvent des fonctionnaires ou des ministres, et que le réseau compte plus que le mérite.
Il défend l'instruction civique dès l'école primaire, mais prévient qu'elle ne suffira pas. Un enfant ne peut pas croire au civisme s'il voit que ceux qui réussissent sont ceux qui ont refusé l'effort, ou que la corruption reste impunie en haut. L'exemple doit venir d'en haut.
Et il ramène tout au concret. Les grands plans et les taux de croissance ne servent à rien si les gens ne voient pas la différence dans leur vie. Ont-ils plus d'électricité ? Le prix de la nourriture a-t-il baissé ? Y a-t-il plus d'écoles, plus d'hôpitaux, plus de travail pour leurs enfants ? « Tout ce qu'on fait dans un pays, on le fait pour améliorer la vie des gens. »
De mon côté, ce qui m'a frappé en France, c'est l'organisation, la discipline, et la possibilité pour un citoyen de contester une décision de l'administration devant le juge, jusqu'au Conseil d'État, ou de soulever une question prioritaire de constitutionnalité. Guillaume rejoint ce point : le programme de son mouvement prévoit de créer un véritable ordre administratif en Guinée et d'apprendre dès l'école qu'on peut contester une décision de l'État.
Pourquoi tant de jeunes partent
La deuxième partie s'ouvre sur la diaspora. Pour Guillaume, tout se résume à un mot : l'espoir. Un jeune doit pouvoir se projeter là où il vit : finir ses études, trouver un emploi de comptable, de contrôleur de gestion ou de responsable marketing, gagner de quoi faire vivre sa famille. Tant que ce n'est pas possible, les départs continueront.
Il rappelle que la Guinée n'est pas un pays en guerre, et pourtant les Guinéens figurent parmi les premiers demandeurs d'asile en France. Pour lui, cela montre que quelque chose ne va pas. Au désespoir économique s'ajoutent désormais, selon lui, les atteintes aux libertés et à la sécurité. La réponse première, insiste-t-il, se trouve en Guinée : c'est une question de gouvernance.
Il parle aussi de ceux qui arrivent sans papiers. Il ne l'a pas vécu, mais il a vu des compatriotes passer par là. Vouloir travailler, en avoir la force, et ne pas pouvoir le faire parce qu'on n'existe pas pour l'administration : c'est une épreuve. Il ne se sent pas légitime pour décourager ceux qui partent par désespoir, mais il conseille de tenter d'abord la voie légale. Il salue au passage les associations, et la solidarité que la diaspora guinéenne a su recréer loin de chez elle.
Il a aussi un message pour la diaspora elle-même. Certains se privent en Europe pour aller jouer les « petits rois » au pays avec quelques économies. Cette image fausse nourrit le rêve des jeunes qui prennent la route. « Il faut donner l'image de la diaspora telle qu'elle est. »
Ce que la diaspora peut faire
Guillaume en est convaincu : la Guinée ne se construira pas sans sa diaspora. Elle n'est plus celle des petits boulots d'autrefois. Beaucoup de jeunes ont aujourd'hui une vraie expérience, dans le privé comme dans le public. Il faut leur construire un parcours de retour vers l'emploi. Il faut aussi mieux organiser l'argent envoyé aux familles, qui pèse lourd, plus que l'aide étrangère d'après certaines statistiques qu'il cite. Et laisser la diaspora s'organiser elle-même, plutôt qu'une représentation pilotée depuis l'ambassade.
Surtout, la diaspora a ce que beaucoup n'ont plus sur place : la liberté de parole et de réunion. Pour lui, c'est à elle de prendre le relais. Il rappelle que des combats ont été menés depuis l'étranger, comme l'appel du 18 juin lancé depuis Londres.
C'est le sens de son engagement. Guillaume est coordinateur provisoire d'Espoir et Action pour la Guinée, un mouvement politique créé il y a environ un an. Faute de pouvoir agir librement sur place, c'est surtout l'antenne de la diaspora qui mène des actions visibles. Le mouvement accompagne les Forces vives de Guinée, fait du plaidoyer auprès des partenaires du pays et prend la parole sur les réseaux sociaux. Il prévoit des conférences et des réunions d'information à partir de l'année prochaine.
Sa ligne est nette : il refuse de travailler avec un régime militaire. Il reproche à certains membres de la diaspora, formés à l'étranger, de rentrer servir un pouvoir qui ne respecte pas les droits, et cite Rabelais : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme. » S'enrichir avec l'argent public dans un pays pauvre est, pour lui, inacceptable.
Il insiste aussi sur la méthode. Il n'est pas journaliste et ne cherche pas à sortir des informations. Avant d'en reprendre une, il la recoupe, lit la presse en ligne, appelle parfois les personnes concernées. Vivre à l'étranger donne aussi du recul : on voit mieux ce qui a été normalisé chez nous et ne devrait pas l'être.
Le retour, une question d'honnêteté
Pour finir, je lui ai posé la question qui traverse beaucoup de parcours : faut-il rentrer pour contribuer ? Pour lui, la vocation première de la diaspora, c'est le retour. Mais il faut le préparer et être honnête avec soi-même. Si on rentre pour entreprendre, pourra-t-on le faire en sécurité ? Si on rentre pour servir, pourra-t-on vraiment être utile ?
Il distingue deux projets. Un retour personnel, pour saisir une opportunité, il ne le blâme pas. Un retour au nom d'un engagement est plus exigeant : il faut se demander si l'on va faire avancer le pays ou nourrir un système qui le fait reculer.
Lui se dit prêt. « Aujourd'hui, à titre personnel, je suis prêt pour rentrer. Le problème, c'est que les conditions dans le pays ne sont pas remplies pour me permettre de rentrer et servir le pays. » Son objectif est de s'engager avec son mouvement et de participer aux élections, si la sécurité le permet. Sinon, il imagine une initiative privée, menée entre la France et la Guinée.
Ce qu'il faut retenir
À la fin, je lui ai demandé une citation. Il a préféré deux mots qui ont guidé tout son parcours : l'espoir et la détermination. « Soyez quelqu'un d'optimiste, espérez, rêvez grand, mais donnez-vous les moyens d'atteindre vos objectifs. » On peut trébucher. L'important, c'est de se relever et de garder son objectif en tête.
Je vous laisse avec la question qui a clos l'épisode : dans votre parcours, quelle place occupe aujourd'hui votre pays d'origine ? Vous pouvez répondre en commentaire sur YouTube.
Retrouvez l'épisode 30 sur YouTube en deux parties : la partie 1, « De la Guinée à l'Assemblée nationale en France », et la partie 2, « Diaspora, engagement et retour en Guinée ». Pour prolonger, lisez aussi notre article sur l'épisode 29 avec Sally Bilaly Sow, Partir, rester ou revenir ?, et l'analyse du Pr Bano Barry sur les raisons du départ des Guinéens.