Samuel Faye : savoir parler décide de ce qu'on peut faire de ce qu'on sait
Il m'a appris la prise de parole en public. Samuel Faye, docteur en droit et cofondateur d'Akademia à Dakar, parle de transmission, de leadership, de migration et de gratitude.
Il y a quelques années, Samuel Faye m'enseignait la prise de parole en public. Docteur en droit, formateur en leadership et cofondateur d'Akademia, une école de droit et de sciences politiques à Dakar, il a passé dix-sept ans dans l'éducation et la formation. Dans l'épisode 27 de TrajectlyHub le Podcast, il défend une idée simple : un savoir ne vaut que s'il se transmet. Il parle aussi de l'IA, de la migration irrégulière comme « faillite de l'espoir », des stages qu'on refuse trop vite, et d'un mot qui l'accompagne depuis toujours : Guignawet.
Le professeur devient l'invité
Ce n'est pas tous les jours qu'on reçoit au micro celui qui vous a appris à le tenir. Samuel Faye a été mon professeur de public speaking pendant l'un de mes masters. Aujourd'hui, c'est moi qui pose les questions. Il dit garder le souvenir d'« étudiants modèles et engagés », et ces retrouvailles donnent le ton de tout l'échange : on y parle de ce qui se transmet, de ce qui se perd, et de ce qu'il faudrait construire.
Quand je lui demande qui il est au-delà de ses fonctions, il se présente comme un citoyen sénégalais, panafricain, sérère, profondément attaché à la solidarité entre Africains. Son goût d'apprendre est né très tôt, souvent en dehors des programmes : la mythologie, les romans, l'histoire du monde, la géographie économique. Son goût de transmettre, lui, a explosé dans la vie associative, où il fallait animer des conférences et convaincre.
Du droit au leadership
Le droit a toujours eu la place centrale. Master, recherche en droit fondamental des affaires, thèse de doctorat : c'est cette passion qui l'a mené à cofonder Akademia, à Dakar.
Le leadership et le développement personnel sont arrivés plus tard, par la lecture, à un moment où il cherchait à avancer. Il cite les auteurs qui l'ont marqué, de Norman Vincent Peale à Og Mandino. Il a ensuite construit ses propres modules de formation, nourris de son vécu, et les a animés un peu partout sur le continent.
Une phrase résume sa conviction : « Il y a des individus qui en savent beaucoup mais qui ne savent pas transmettre, et qui, parce qu'ils ne savent pas transmettre, ne parviennent pas à valoriser ce qu'ils savent. » Lui-même raconte avoir, au début, si mal présenté un travail qu'on a cru qu'il ne maîtrisait pas son sujet.
Les soft skills à l'heure de l'intelligence artificielle
Pour Samuel Faye, la prise de parole et le leadership ne sont pas des accessoires. Les défis du continent demandent une capacité à mobiliser et à influencer. L'arrivée de l'IA renforce encore ce besoin : elle produira beaucoup de contenus, mais il faudra toujours une intelligence humaine pour les piloter et leur donner du sens.
Tout le monde peut-il apprendre à parler en public ? Oui, répond-il. On se transforme tout au long de sa vie, et c'est même ce qui lui donne du sens. Il regrette seulement qu'avec autant de livres, de documentaires et de cours en ligne à portée de main, on en fasse un usage si faible.
Diriger un centre national, et ce que la pêche dit de nos économies
En 2020, il est nommé par l'ancien président Macky Sall à la tête du Centre national de formation des techniciens des pêches et de l'aquaculture du Sénégal. Après onze ans dans le privé, il découvre le secteur public : moins de vitesse, moins de souplesse, mais une belle expérience humaine.
Ce passage lui a montré l'ampleur des potentiels inexploités. Selon lui, la pêche fait travailler plus de 600 000 personnes au Sénégal, alors que l'aquaculture y reste embryonnaire et se limite surtout à deux espèces. Il plaide pour plus de recherche, et surtout pour des ponts entre la recherche et l'industrie. Dans un monde de rapports de force entre grandes puissances, l'autosuffisance alimentaire devient une question de résilience.
Akademia et le pacte entre l'école et l'entreprise
Akademia forme des juristes et des politistes. Sa marque de fabrique, c'est la compétence technique adossée aux soft skills, avec des cas d'entreprise traités en classe avec des praticiens. Les valeurs affichées : l'éthique, le travail et la performance.
Mais il pointe un manque. Beaucoup d'entreprises ne financent pas la recherche et font peu d'efforts pour offrir des premiers stages et des premiers emplois. Il propose un pacte national entre l'État, les entreprises et les écoles. « En matière d'intelligence et de talent, nous sommes le continent de l'avenir. En matière d'organisation et de méthode, nous avons encore d'immenses défis. »
Librairies vides, fuite des cerveaux et mobilité entre pays africains
Samuel Faye constate que les salles de spectacle sont pleines quand les librairies et les conférences scientifiques restent vides. Il ne rejette pas le divertissement, qui pourrait d'ailleurs créer beaucoup d'emplois s'il était mieux structuré. Mais il faut des politiques pour redonner l'envie de savoir.
Sur la fuite des cerveaux, il est lucide : des milliers de personnes formées grâce aux bourses publiques travaillent aujourd'hui pour d'autres économies. On ne fera pas revenir tout le monde, mais il faut être plus stratège.
Il plaide pour plus de mobilité entre pays africains. Il se souvient d'un réseau africain de mobilité étudiante qui n'a pas survécu, faute de leadership. Et il dénonce un complexe tenace : préférer payer cher pour un diplôme délivré à Lyon plutôt qu'à Dakar, pour le même programme. « Il faut aller là où on a envie d'aller pour apprendre, mais plus pour apprendre que par complexe. » Il le vit lui-même : en tant que Sénégalais, il a parfois plus de mal à voyager dans certains pays africains qu'un citoyen français. « Il faut arrêter l'hypocrisie. » Il voit dans le droit OHADA un exemple d'intégration réussie, dont la zone de libre-échange continentale devrait s'inspirer.
Migration irrégulière : une faillite de l'espoir
Quand j'aborde les départs par la mer et par le désert, sa réponse tient en trois mots : « une faillite de l'espoir ». Des jeunes déçus, par la politique ou par leur vie, rêvent d'un eldorado qui n'existe peut-être pas. Voyager n'est pas un passeport pour la réussite, rappelle-t-il, et beaucoup de grandes réussites du continent se sont construites sur place.
Il parle d'un voyage risqué, parfois destructeur, à l'origine de nombreuses tragédies. Il se souvient du discours d'une présidente d'association de mères ayant perdu leur enfant sur les routes de la migration, qui l'a profondément marqué. Il appelle les dirigeants à plus de sobriété, d'efficacité et d'éthique. « Quand on est au pouvoir comme quand on est dans l'opposition, il ne faut jamais tuer l'espoir. »
Aux jeunes, il répète que l'Afrique reste une terre d'opportunités : « Dans chaque coin de rue, il y a de la place pour une épicerie. » À condition d'élever son niveau d'exigence, de rigueur et de sérieux. Sur ce sujet, vous pouvez aussi relire l'épisode 12 sur les mythes de l'eldorado.
Le stage, le café et la durée
C'est le passage qui fera sans doute réagir. Samuel Faye critique certains coachs qui disent aux jeunes de refuser un stage peu payé ou de refuser de faire un café. Lui a commencé comme assistant de direction sans rémunération, puis payé 50 000 francs CFA par mois avec un master 2 en poche. Il a fait des photocopies, on l'a envoyé faire des courses. Des années plus tard, il dirigeait un institut.
Son message : une carrière se construit dans la durée. Il y a un temps pour apprendre, puis un temps pour valoriser son expertise. « On investit sur soi à un moment donné de sa vie. » Il ajoute un conseil sur le réseau : entretenir des relations sincères, pas seulement intéressées. Un message de temps en temps, une pensée en fin d'année. C'est ce qu'il appelle l'intelligence relationnelle. « Si j'ai pu fonder Akademia, c'est parce que j'ai eu un réseau. »
Guignawet, ou ne pas être le rassasié qui oublie
Pour finir, je lui ai demandé ce qui l'accompagne au quotidien. Sa réponse : ne jamais être un Guignawet. Chez lui, le Guignawet, c'est le rassasié qui oublie, celui qui vous sollicite tant qu'il a besoin de vous, puis disparaît.
Il raconte la légende d'un prince devenu roi grâce à son village. Un jour, il refuse de recevoir un vieil homme venu le voir. Le vieil homme fait simplement dire : « Guignawet te salue. » Le roi comprend alors qu'il s'agissait de son père, mais trop tard.
La gratitude, pour Samuel Faye, ne concerne pas seulement les personnes. Elle concerne aussi l'école, les institutions et la République qui nous ont portés. C'est le socle des relations humaines. Il termine avec une idée sérère : être humain n'est pas un état acquis, c'est une quête. Cela rejoint ce que je disais dans l'épisode 21 sur la gratitude : c'est peut-être l'une des compétences que la diaspora oublie le plus.
Ce que je retiens
Savoir ne suffit pas, il faut savoir transmettre. Partir ne suffit pas, il faut savoir pourquoi. Et réussir ne suffit pas, il faut se souvenir de ceux qui nous ont portés.
Retrouvez l'épisode 27, « Il était mon professeur. Aujourd'hui, il est mon invité », sur YouTube. Vous pouvez suivre Samuel Faye sur LinkedIn et découvrir Akademia Dakar.