Épisode 12 : Pourquoi on migre vraiment, les mythes de l'eldorado

Épisode solo : pourquoi quitte-t-on son pays ? Chiffres, mythe de l'eldorado, travail, droit migratoire, capital humain et capital social.

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Telly Diallo, auteur et animateur de TrajectlyHub le Podcast

Dans cet épisode, pas d'invité. Je parle seul, derrière le micro, pour poser calmement une question que tout le monde croit connaître : pourquoi quelqu'un quitte-t-il son pays ? On parle beaucoup de migration, souvent mal. J'ai voulu prendre le temps d'y mettre de la nuance, en m'appuyant sur mes recherches et sur mon livre consacré aux trajectoires migratoires guinéennes.

Non, tout le monde ne migre pas

L'impression dominante, c'est que le monde entier est en mouvement. La réalité est très différente. Le démographe François Héran rappelle dans ses travaux qu'une très grande majorité des habitants de la planète n'ont jamais migré, et il évoque le chiffre de plus de 85 %. Selon les estimations des Nations Unies pour 2024, environ 300 millions de personnes vivent dans un pays autre que celui où elles sont nées, soit moins d'une personne sur vingt-cinq. Ce nombre a presque doublé depuis les années 1990, mais sa part dans la population mondiale reste faible.

Ce chiffre regroupe des travailleurs, des étudiants, des personnes déplacées et de simples résidents à l'étranger, quel que soit leur statut juridique. La norme, c'est de rester vivre dans son pays. Les personnes qui bougent sont plus visibles, et c'est pour cela qu'on les transforme en problème.

On ne part pas par plaisir

Face à un État défaillant, il y a trois options : protester, se soumettre ou partir. Partir, c'est ce qu'on appelle parfois voter avec ses pieds. J'ai rencontré beaucoup de jeunes diplômés et de familles qui n'avaient pas prévu de quitter leur pays. Même parmi mes invités, certains me disent qu'ils n'ont jamais voulu partir.

On quitte son pays quand y rester devient trop cher : pas de liberté, pas d'État de droit, pas de travail, ou la guerre. Dans mon livre, je raconte des départs qui ne sont pas héroïques mais très logiques, quand on prend du recul.

L'eldorado, un mythe occidental

On dit souvent que les migrants croient à l'eldorado. Pour François Héran, c'est surtout un mythe occidental. Les migrants savent que le chemin sera long, difficile et parfois humiliant. Personne ne traverse la Méditerranée pour le plaisir. Ce n'est pas l'eldorado qui attire, c'est l'absence d'options qui pousse à partir.

Migration et travail : la vérité qu'on évite

En citant un Européen interrogé par François Héran, qui disait que les migrants travaillent pour payer sa retraite, je rappelle que beaucoup de métiers pénibles, mal payés et dévalorisés ne trouvent plus de candidats dans les pays d'accueil. On fait venir des migrants pour les occuper, mais paradoxalement, on ne veut pas les voir.

Le droit migratoire, lui, n'est pas neutre. Il change selon les élections, les peurs entretenues par les médias et les besoins économiques. À une époque, certains pays contrôlaient surtout les sorties parce qu'ils avaient besoin de leurs citoyens. Aujourd'hui, c'est l'entrée qu'on contrôle. En tant que juriste, je le dis souvent : la migration n'est pas gérée, elle est mise en scène.

Capital humain, capital social : on ne migre jamais seul

Pour comprendre la migration, deux notions aident beaucoup. Le capital humain, développé notamment par l'économiste Gary Becker, désigne l'éducation, la santé, la formation et les compétences d'une personne. Migrer peut être vu comme un investissement sur soi, parfois très coûteux. Le capital social, travaillé par Pierre Bourdieu, désigne le réseau de relations qu'une personne peut mobiliser : famille, amis, associations, diaspora.

On migre rarement seul. Avant de partir, beaucoup ont déjà un cousin, un frère ou un ami sur place, avec qui ils préparent leur projet. Une fois arrivés, ils reconstruisent leur réseau. Dans mon livre, je parle de ces réseaux invisibles qui rendent la migration possible et moins douloureuse, notamment grâce aux associations de la diaspora et aux associations des pays d'accueil.

Ce que je retiens

La question du début reste la même : pourquoi partir alors qu'on sait que ce sera dur ailleurs ? Parce que parfois, rester coûte plus cher que partir. La migration ne commence pas à la frontière, elle commence là où l'espoir s'épuise. Si on ne comprend pas ça, on ne comprend rien à la migration.

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