Aimer son pays ne suffit pas : Régis Ferreir Amaro, du droit des affaires au Congo optimiste
Docteur en droit des affaires et juge assesseur à Lyon, Régis Ferreir Amaro raconte sa reprise d'études à 32 ans, les vrais freins des projets entre la France et l'Afrique, et pourquoi la diaspora n'est pas un guichet.
Régis Ferreir Amaro est docteur en droit des affaires, conseil juridique et fiscal agréé CEMAC, enseignant, juge assesseur auprès du tribunal de Lyon et fondateur de Ferreir Consulting. Né à Pointe-Noire, il a repris le droit à 32 ans, alors qu'il travaillait déjà. Pour lui, ce qui freine le plus les projets entre la France et l'Afrique, ce n'est pas le droit africain, c'est le manque de préparation. Et la diaspora n'est pas un guichet : c'est un capital humain, qui mérite un vrai partenariat avec les pays d'origine.
Dans l'épisode 28 de TrajectlyHub le Podcast, j'ai reçu un invité dont le parcours ne tient pas dans une seule case. Plus de trois heures d'échange, publiées en deux parties : la trajectoire d'abord, la vision ensuite.
Pointe-Noire, la ville de l'acceptation de l'autre
Régis est né à Pointe-Noire et a grandi à Brazzaville. Pointe-Noire, c'est la capitale économique du Congo, le port, le pétrole. Lui la décrit autrement : une ville cosmopolite, où beaucoup d'étrangers sont devenus congolais, une ville qui laisse les gens s'installer. Il l'appelle « la ville de l'acceptation de l'autre par l'autre ».
Sa propre famille en est le reflet, avec des origines portugaises, cabindaises, françaises et ouest-africaines mêlées à ses racines congolaises. Ce que l'Europe appelle aujourd'hui intégration, sa famille l'a vécu bien avant. C'est pour cela, dit-il, que le Congo n'est pas seulement un pays auquel il est attaché. C'est une part de sa mémoire, le pays qui lui a appris à parler, à se poser des questions, à grandir.
Quand je lui ai demandé de se présenter sans citer un seul diplôme, il a répondu qu'il était avant tout « un être humain en quête de sens », quelqu'un qui cherche à comprendre, à construire et surtout à transmettre.
Reprendre le droit à 32 ans
Son parcours n'a rien de linéaire. Il saute des classes et obtient le bac à 17 ans, sans passer par la terminale. Il rêve de droit ou de sciences politiques, mais son père le trouve trop jeune pour partir en France. Il commence donc une école de commerce à Dakar, puis la termine à Lyon, avec une spécialisation en ressources humaines.
Après plusieurs années de travail, il se lève un matin avec une décision : faire du droit. Il a 32 ans, une famille, un emploi. Son entourage le prend pour un fou. C'est une phrase de son père qui le décide : « Tu es déjà diplômé, qu'est-ce que tu as à perdre ? »
Le chemin est long. Cours du soir, master recherche, puis le décès de son père en 2008, qui le retient longtemps au Congo et décale tout. Il rattrape seul les trois premières années de droit qu'il n'avait pas suivies. Il entre ensuite chez PwC Tax & Legal à Pointe-Noire, où il apprend la rigueur et obtient l'agrément de conseil fiscal CEMAC. Il complète avec un diplôme de juriste conseil d'entreprise, puis un PhD consacré au financement participatif comme solution pour restructurer les sociétés en difficulté, en France et dans l'espace OHADA.
Pour lui, un diplôme n'est pas un point d'arrivée, c'est « une responsabilité supplémentaire ». Plus on apprend, plus on mesure ce qu'on ignore, et plus se pose la question de ce qu'on fait de ce savoir.
Enseigner et juger, deux façons de sortir de soi
Régis enseigne le droit des affaires en master et siège bénévolement comme juge assesseur auprès du tribunal de Lyon. Deux rôles différents, avec un point commun : ils l'obligent à sortir de lui-même.
Face à une entreprise en difficulté, il se pose une question simple : existe-t-il une autre voie que le redressement ou la liquidation ? Réduire des charges inutiles, céder une branche d'activité, lever des fonds. Il prend souvent l'exemple des contrats de maintenance d'imprimantes, signés pour dix machines quand deux suffiraient.
Le droit, insiste-t-il, ne se résume pas à réciter des articles. Il faut comprendre les réalités humaines, économiques et sociales auxquelles la règle s'applique. Et quand une décision touche une vie, « il y a de l'humanité à voir » dans la manière de la prendre.
Ferreir Consulting et les erreurs du début
En 2021, il crée Ferreir Consulting pour accompagner entreprises, entrepreneurs et investisseurs sur des questions juridiques, fiscales et stratégiques. Il travaille notamment avec des chefs d'entreprise de la diaspora, qui ont des intérêts à Lyon, à Paris, ailleurs en Europe et en Afrique.
Il parle sans détour de ses erreurs de départ. La première a été de croire que les clients viendraient seuls. « Mes connaissances viennent voir le juriste, pas le professionnel. » Un cabinet, comme un enfant, demande des soins tous les jours, et il faut aller chercher les clients. La seconde a été de ne pas savoir dire à un ami ou à un proche : on prend rendez-vous. On ne demanderait pas une consultation gratuite à son médecin au téléphone.
Il ajoute que la réponse rapide au téléphone est souvent un faux service. « Oui, tu peux créer une société seul. » La réponse est juste, mais elle ne dit rien des obligations qui suivent. Le guichet unique ou la notion de bénéficiaire effectif suffisent parfois à faire échouer une création.
France et Afrique : le vrai blocage n'est pas le droit
Je lui ai demandé quels obstacles juridiques et fiscaux freinent les projets entre la France et l'Afrique. Sa réponse m'a marqué. Il se méfie de ceux qui présentent le droit africain comme un obstacle. Pour lui, le droit OHADA, commun à plusieurs pays d'Afrique francophone pour les sociétés, les sûretés ou la comptabilité, est « une des plus belles réussites » du continent.
Le problème est ailleurs : dans le manque de lisibilité, la méconnaissance des règles propres à chaque pays, et surtout le manque de préparation du projet. Les règles de base se ressemblent partout. Ce qui change, ce sont les comportements, les habitudes, le rythme. Une réunion avec un inspecteur des impôts ne se déroule pas de la même façon à Lyon et à Brazzaville. « On ne peut pas vivre ici dix ans d'affilée sans retourner en Afrique, puis se dire qu'on va investir en Afrique. Il faut aller sentir l'odeur. »
À quel moment consulter un juriste ?
Avant, pas pendant la crise. Le droit doit faire partie du cahier des charges de l'entrepreneur, au même titre que le business plan ou le financement. Régis donne l'exemple d'une levée de fonds avec un contrat d'obligations : une clause mal comprise peut faire perdre le contrôle de sa société si le remboursement n'est pas tenu.
Il ne conseille jamais une répartition à 50-50 entre associés. Le jour où ils ne sont plus d'accord, personne ne peut trancher. Si l'on tient à l'égalité, il faut au moins répartir les pouvoirs dans les statuts ou dans un pacte, dès le départ. Avant de créer une société, de lever des fonds ou de signer avec un associé, mieux vaut faire relire son projet par un professionnel du droit ou du chiffre.
L'intelligence artificielle, un outil et pas une réponse
Sur l'IA, Régis tient une position nuancée. Les outils professionnels peuvent être très utiles, par exemple pour résumer une décision de 400 pages. Mais pour bien les utiliser, il faut savoir de quoi on parle : poser une question sur une augmentation de capital suppose de savoir ce qu'est une augmentation de capital. Il y voit aussi de nouveaux métiers possibles pour la jeunesse africaine, pour former, accompagner et numériser.
Le Congo optimiste
La deuxième partie s'ouvre sur ce qu'il appelle sa plaidoirie. « Régis Amaro, le Congo optimiste » est né d'un constat : on ne parle du Congo qu'à travers ses crises, ses échecs et ses dysfonctionnements. Ces réalités existent, il ne les nie pas. Mais peut-on résumer un pays à ses difficultés ? Non, répond-il. Il y a aussi des gens qui entreprennent, qui créent, qui écrivent, qui continuent d'y croire.
Son optimisme n'est pas une attente. « L'optimiste doit agir. » Il parle d'un soft power de dignité et de fierté, et il défend des propositions concrètes auprès des décideurs. Il rêve de manuels scolaires écrits par des auteurs congolais, de la maternelle à la terminale, pour que les enfants lisent des histoires qui leur ressemblent. Il plaide pour des formations aux métiers manuels destinées aux orphelins qui quittent les orphelinats entre 16 et 18 ans sans qualification, et pour des bibliothèques gratuites. Il voudrait aussi des formations adaptées aux réalités économiques, pour que les tomates d'une productrice ne pourrissent plus faute de pouvoir les transporter vers le bon marché.
La diaspora n'est pas un guichet
C'est le passage qui parlera le plus à ceux qui nous écoutent. Pour Régis, il faut dépasser l'idée d'une diaspora qui se résumerait aux transferts d'argent. Une grande partie de ces envois relève d'obligations humaines et familiales. La vraie richesse de la diaspora est ailleurs : des compétences, des réseaux, des méthodes de travail, une capacité d'influence. « La diaspora est la première vitrine d'un pays à l'étranger. »
Mais pour que ce capital serve, la relation doit aller dans les deux sens. Il cite des leviers concrets : pouvoir obtenir facilement un passeport ou une carte d'identité depuis l'étranger, voter depuis l'étranger, avoir des députés élus par la diaspora, ou encore bénéficier d'avantages pour investir chez soi. Et il rappelle une règle de conduite : arriver avec humilité. « Les gens qui sont là-bas, nous étions comme eux avant. » Celui qui débarque avec des solutions toutes faites, sans écouter, se trompe de rôle.
Ce regard rejoint notre article sur l'entrepreneuriat de la diaspora africaine en 2026 et sur la création d'entreprise en France quand on est étranger.
Écrire pour dire ce que le droit ne dit pas
Régis écrit aussi. Le droit qualifie, organise, sanctionne. L'écriture permet d'interroger, de rêver, de travailler la mémoire. Il prépare des projets littéraires sur le Congo et sur le Code noir, l'édit royal de 1685 qui organisait le sort des personnes réduites en esclavage dans les colonies françaises. Et il pose une question qui dérange : certaines discriminations d'aujourd'hui ne sont-elles pas un Code noir qui ne dit pas son nom ? Son premier ouvrage, Cent battements au cœur, est un recueil que certains lecteurs lisent comme un roman.
Ce qu'il faut retenir
À la fin, Régis voulait qu'on retienne une chose : une trajectoire n'est jamais écrite à l'avance, et le champ des possibles existe. À ceux de la diaspora qui hésitent à se lancer, il conseille de ne pas attendre d'être totalement prêts, mais de préparer leur courage : connaître son marché, ses règles juridiques et fiscales, ses partenaires, et aller sur place.
On n'a pas à choisir entre son pays d'accueil et son pays d'origine. On peut agir pour le Congo depuis Lyon, et pour Lyon depuis le Congo.
Retrouvez l'épisode 28, « Aimer son pays ne suffit pas », sur YouTube en deux parties : la partie 1 et la partie 2. Vous pouvez retrouver Régis Ferreir Amaro sur LinkedIn.