Partir, rester ou revenir ? Ce que Sally Bilaly Sow voit depuis Labé
Depuis Labé, Sally Bilaly Sow, cofondateur de GuinéeCheck, parle des départs des jeunes Guinéens, de la désinformation qui les pousse à partir et de la meilleure façon de revenir au pays.
Pour Sally Bilaly Sow, on ne peut pas demander à un jeune Guinéen de rester tant qu'il ne voit pas d'opportunités autour de lui. Cofondateur de GuinéeCheck et directeur exécutif de Villageois 2.0 à Labé, il distingue ceux qui partent pour apprendre et ceux qui partent chercher une vie meilleure. Il pointe aussi un accélérateur qu'on oublie souvent : la désinformation et l'image de la réussite que renvoient les réseaux sociaux. Et à ceux de la diaspora qui pensent au retour, il conseille de revenir pas à pas.
Dans l'épisode 29 de TrajectlyHub le Podcast, j'ai voulu lui poser une question qui traverse beaucoup de familles guinéennes : faut-il partir, rester ou revenir ? Lui a fait un choix rare. Il a fait toutes ses études en Guinée, il voyage beaucoup, et il a choisi de vivre à Labé, ni à Conakry ni à l'étranger.
Un parcours fait en Guinée, du début à la fin
Sally est originaire de Kalan, à une quinzaine de kilomètres de Labé-centre. Il fait l'école primaire et le collège à Labé, puis le lycée à Conakry, où il écrit déjà pour un journal scolaire et universitaire. Il touche son premier ordinateur grâce à un frère qui répare des téléphones portables.
À l'université, il commence en biologie appliquée, s'y sent mal, et part vers la MIAGE, les méthodes informatiques appliquées à la gestion des entreprises, à Labé. Son premier rêve était pourtant le droit minier, à Boké. Avec sa fibre d'activiste, il voulait défendre les communautés touchées par l'exploitation de la bauxite.
Beaucoup pensent qu'il a étudié à l'étranger. Ce n'est pas le cas, et c'est ce qui rend son regard intéressant. La plupart d'entre nous découvrent l'étranger par les études, puis rentrent, ou pas. Lui a construit sa trajectoire au pays, et le voyage est venu nourrir ce qu'il faisait déjà.
Le voyage comme une université
Sally voyage pour des formations, des conférences et des projets, en France, au Sénégal, au Kenya ou en Afrique du Sud. Pour lui, le voyage est une école. On compare, on se demande pourquoi une chose existe ailleurs et pas chez soi, et parfois on se rend compte qu'on fait mieux que les autres. Le voyage ramène aussi sur terre. Il fait sortir de certaines illusions, « comme croire que l'on va sauver l'humanité alors que l'on ne parvient pas à se sauver soi-même ».
Sa première venue en France date de février 2016, quand il était en deuxième année d'université. Au même moment, des amis cherchaient à partir par Campus France. L'idée de s'installer ne l'a jamais traversé. « Les solutions d'hier peuvent devenir les problèmes d'aujourd'hui. Il ne sert à rien de déplacer un problème et de le laisser à ses enfants. » Il respecte le choix des autres, mais le sien est de rester et de se battre de l'intérieur.
Pourquoi les jeunes Guinéens veulent partir
C'est le cœur de notre échange. Sally rappelle d'abord une chose qu'on oublie : on migre beaucoup plus à l'intérieur du continent africain que vers l'Occident. Il cite le Sénégal, où vivent selon lui plus de quatre millions de Guinéens.
Parmi les jeunes qu'il rencontre, il voit deux profils. Il y a ceux qui veulent partir étudier, renforcer leurs compétences et découvrir le monde. Et il y a ceux qui ont tout tenté sur place et qui, faute des mêmes chances, partent chercher une vie meilleure.
Pour qu'un jeune puisse se projeter chez lui, il faut des conditions de base : des opportunités, une stabilité politique, des infrastructures, de la connexion. Pendant l'enregistrement, le courant a d'ailleurs coupé chez lui et il a dû passer sur la connexion mobile pour continuer. Tout est dit.
D'où cette position, que je trouve honnête : il est difficile de dire à un jeune de ne pas partir. « Si toi, tu voyages, tu es mal placé pour dire à quelqu'un de rester. » Il a vu des gens dormir dans le métro ou sous des tentes en plein hiver en Europe. Mais ces récits ne sont pas audibles pour celui qui cherche une vie meilleure, et la première question qu'on lui renverrait serait : et toi, pourquoi tu es là-bas ?
Pour ceux qui partent étudier, il pointe un frein très concret : il n'existe presque pas de crédit pour financer des études. On réunit l'argent dans la famille, puis on travaille à côté pour rembourser. S'il existait un vrai financement, pense-t-il, beaucoup partiraient après la licence et reviendraient.
Sa conclusion est claire. Tant qu'on n'améliore pas les conditions dans les pays de départ, et pas seulement dans les pays d'accueil, le problème reste entier. Il parle d'équité territoriale, de répartition des investissements et de métiers à valoriser. À Labé, on fait parfois venir des maçons d'ailleurs faute d'ouvriers qualifiés, alors que la plomberie, l'électricité ou le carrelage offrent de vrais débouchés.
Il va plus loin. Il critique des frontières européennes de plus en plus fermées, mais aussi des dirigeants africains qui n'ont pas créé d'opportunités sur place, et des ressources qui quittent le continent au profit d'autres. Quand il n'y a pas d'espoir chez soi, l'ailleurs devient la seule source d'espoir.
La réussite affichée sur les réseaux sociaux
Pour Sally, l'erreur principale est de croire que la réussite se trouve forcément chez les autres. Si l'on se persuade qu'on ne réussira pas tant qu'on n'aura pas quitté son pays, on fera tout pour sortir.
Les réseaux sociaux renforcent cette idée. On y montre la tour Eiffel, la maison construite au pays, et la réussite se mesure en mentions J'aime. Le jeune se compare à l'ami qui est parti. Les parents regardent les vidéos qui tournent sur WhatsApp, voient revenir en vacances les amis de leurs enfants, et finissent par reprocher à leur propre enfant de ne pas être parti. « Au lieu de construire une trajectoire pour son propre enfant, on lui impose celle de l'autre. »
Cela rejoint ce que le Pr Alpha Amadou Bano Barry appelait le mimétisme dans l'épisode 7. Ce qu'on voit d'un départ réussi pèse plus lourd que ce qu'on sait de ses coûts. Et on montre rarement l'envers du décor : « On préfère parfois afficher la joie quand on vit dans la tristesse. »
Désinformation et départs : la fausse règle du visa étudiant
Avec GuinéeCheck, Sally fait de la vérification des faits depuis 2020. Pour lui, la désinformation fait partie d'une véritable guerre de l'information. Ce que les jeunes consomment sur leur téléphone façonne leur regard, et les algorithmes ne leur montrent que ce qui conforte ce qu'ils pensent déjà. « Le téléphone est une arme. »
Il donne un exemple directement lié à la migration. Une information circulait selon laquelle un étudiant devait fournir, pour son visa pour la France, une attestation d'hébergement signée par une personne du même sexe. GuinéeCheck a interrogé l'ambassade de France et Campus France : c'était faux. Une simple recommandation mal comprise était devenue une obligation, et elle ne figurait dans aucun document officiel. Les fausses bourses d'études et les fausses offres d'emploi reviennent aussi très souvent, parce qu'elles jouent sur un besoin réel.
Son réflexe est simple : vérifier avant de partager. Une règle de visa vue sur TikTok ou WhatsApp se vérifie sur le site officiel France-Visas ou auprès de Campus France. GuinéeCheck publie d'ailleurs sa méthode de vérification, accepte que les lecteurs contestent ses articles et corrige publiquement ses erreurs.
Il alerte aussi sur le temps passé devant les écrans : certains jeunes y restent plus de huit heures par jour. « C'est un écran qui fait écran à ta vie. » Son conseil : reprendre les livres, rencontrer les gens, retourner dans la nature.
Revenir au pays, mais pas à pas
Sally encourage fortement le retour, à condition de le préparer. Il conseille de toujours garder un pied chez soi, de venir pendant les vacances, de rencontrer les gens et d'observer.
Deux erreurs bloquent selon lui beaucoup de retours. La première, c'est de croire que revenir veut forcément dire entrer dans la fonction publique ou une institution, alors qu'il y a énormément à entreprendre. La seconde, c'est de revenir en pensant tout savoir. Sa méthode : savoir dès l'étranger ce qu'on peut apporter et quelles sont ses limites, faire du bénévolat ou rejoindre une association locale, puis s'installer progressivement.
Il partage aussi une astuce pour ceux qui veulent investir : regarder combien de banques et d'institutions de microcrédit sont présentes dans une ville. Selon lui, Labé en compte une douzaine. Une banque ne s'installe pas là où l'argent ne circule pas. Ce qui manque le plus pour réussir un retour, conclut-il, c'est l'information. Sans elle, revenir devient un saut dans l'inconnu.
Chez soi, c'est d'abord une culture
À la fin de l'échange, je lui ai demandé ce que veut dire « chez soi » pour quelqu'un qui bouge autant. Sa réponse est nette : chez soi, c'est d'abord la culture, les us et coutumes, la manière de saluer, de manger, d'unir des familles. Ce sont ces repères qui permettent de se situer et d'aller vers les autres. Sans eux, on perd une part de sa raison d'être.
Labé aujourd'hui et Villageois 2.0
Sally ne cache pas les difficultés de sa région. Plus on s'éloigne du centre de Labé, moins on voit de jeunes, et les villages se vident. Il s'inquiète aussi de la consommation de drogues comme le tramadol chez les jeunes, à Labé comme à Pita, Dalaba ou Mamou.
Mais il voit Labé comme une ville commerçante et entreprenante, portée par le bâtiment, l'agriculture, la transformation des produits agricoles et de nouvelles infrastructures électriques. Il y a de l'espoir. Villageois 2.0, créée en 2017, travaille entre le numérique et le terrain : compétences numériques des jeunes, lutte contre la désinformation et gouvernance locale dans plusieurs communes autour de Labé. L'association prépare ses dix ans pour mars 2027, avec la reprise du Forum du numérique au Fouta.
Ce que je retiens
Il n'existe sans doute pas une seule bonne trajectoire. On peut partir, rester, revenir ou vivre entre plusieurs pays. L'essentiel, c'est de savoir pourquoi on fait ce choix, et d'avoir accès à une information assez juste pour décider librement. C'est exactement ce que Sally défend depuis Labé.
Pour aller plus loin sur la jeunesse guinéenne et les études, vous pouvez lire ce que révèlent 26 ans d'enquêtes du professeur Bano Barry ou l'entretien avec Tôla Tenguelâ, de Pita à l'Amérique du Nord. Et si vous préparez un visa étudiant, notre guide Visa Étudiant 2026 vous aide à éviter les pièges.
Retrouvez l'épisode 29, « Partir, rester ou revenir ? », sur YouTube et sur Spotify. Vous pouvez suivre Sally Bilaly Sow sur LinkedIn, lire sa présentation sur GuinéeCheck et découvrir le travail de GuinéeCheck et de Villageois 2.0.