Épisode 16 : la culpabilité du migrant, ce poids que la diaspora tait

La culpabilité du migrant, ce poids que beaucoup portent en silence : d'où elle vient et comment la transformer, par Telly Diallo.

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Telly Diallo, animateur de TrajectlyHub le Podcast, épisode 16

Tu regardes ton téléphone et tu vois un message de ta famille : « on a besoin d'argent ». Ce que tu ressens à cet instant n'est ni de la joie ni de la fierté. C'est de la culpabilité. Dans l'épisode 16 de TrajectlyHub le Podcast, je parle de ce sentiment que beaucoup de migrants portent en silence depuis des années : d'où il vient, s'il est normal, s'il est utile, et surtout comment le transformer. Ma conviction tient en une phrase : cette culpabilité est humaine, mais elle ne doit pas gouverner tes décisions.

Un sentiment qu'on ne dit presque jamais

Le mot est fort, et je le choisis pour ça. Si tu fais partie de la diaspora africaine, si tu as quitté ton pays ou si tes parents l'ont fait, tu sais de quoi je parle. Au début, c'est l'aventure, la nouveauté, l'envie de découvrir. Puis, à un moment, ça arrive. Tu regardes des vidéos de la famille restée au pays, des images de ton village ou de ton quartier sur les groupes WhatsApp, et une petite voix te dit : « j'aurais pu rester, j'aurais pu changer les choses sur place ».

Les quatre visages de la culpabilité

La première est la culpabilité de l'abandon. Tu es parti, les autres sont restés. Beaucoup de migrants ont le sentiment d'avoir laissé derrière eux leur famille, leur communauté, leurs projets, leur engagement politique ou militant.

La deuxième est la culpabilité de la réussite. Tu as un travail, un logement, une certaine stabilité, alors que des frères, des cousins, des amis avec qui tu as grandi ont du mal à trouver du travail au pays.

La troisième est la culpabilité de ne pas envoyer assez. Même quand tu envoies, il y a toujours plus à faire. Depuis l'étranger, on voit comment les sociétés d'accueil s'organisent, on pense aux besoins de la famille, et l'argent envoyé ne comble jamais complètement le trou.

La dernière est plus subtile : la culpabilité de profiter de sa vie. Quand tu sors, quand tu manges un bon repas, tu te demandes parfois si tu en as vraiment le droit, alors que quelqu'un, là-bas, attend peut-être un message auquel tu n'as pas répondu.

Ce que la recherche en dit

Tu n'es pas seul à vivre ça. Le sociologue Abdelmalek Sayad en a fait le cœur de son livre La double absence, publié en 1999. Le migrant est absent de deux endroits à la fois. Il est absent de son pays d'origine, parce qu'il est parti, et il n'est jamais tout à fait présent dans le pays d'accueil, où il reste « l'étranger ». La culpabilité est en grande partie la traduction émotionnelle de cette double absence.

Le démographe François Héran rappelle de son côté, dans Avec l'immigration (2017), que les migrations ne sont jamais de simples actes. Ce ne sont pas des gens qui vont d'un point A à un point B. Il y a un avant, un pendant et un après, des histoires chargées d'émotions, de contradictions et de loyautés partagées. Et cette complexité, on lui laisse rarement de la place.

Un ami m'a dit un jour : « Je ne rentre pas souvent au village, parce que chaque fois que j'y retourne, je repars avec plus de culpabilité que quand je suis arrivé. » Ce sentiment existe partout : chez les Mexicains aux États-Unis, chez les Philippins en Europe, chez les Marocains, les Sénégalais, les Guinéens, les Congolais, les Camerounais. C'est humain. Mais être humain ne veut pas dire que c'est sain.

La diaspora fait déjà énormément

On parle souvent de la diaspora comme si elle avait tourné le dos au pays. C'est faux. Elle finance des maisons, des scolarités, des soins, des mariages, des funérailles, des baptêmes, des projets de développement communautaire et des entreprises. Beaucoup d'entre vous cotisent dans des associations de ressortissants pour monter des projets dans leur village. Si tu te sens coupable de ne pas faire assez, commence par te demander ce que tu fais déjà. Globalement, la diaspora fait beaucoup.

Mais il y a un revers. Quand l'argent part par obligation émotionnelle plutôt que dans le cadre d'une stratégie partagée, il sert souvent à consommer plutôt qu'à investir, et il peut créer de la dépendance. Ce n'est pas que les familles soient mauvaises. C'est la manière dont l'argent circule qui change tout. Alors, une question à te poser : est-ce que tu envoies de l'argent parce que tu as un projet commun avec ta famille, ou parce que tu ne peux pas dire non ? Refuser, ce serait trahir. Si tu ne le fais pas, qui es-tu dans ta famille ? Cette pression est réelle.

Sayad le disait avec justesse : le migrant est souvent perçu comme le privilégié de la famille, alors que lui vit avec la pression, la nostalgie, la solitude et les difficultés d'intégration. Entre le regard des autres et ce qu'il ressent, il y a un décalage épuisant.

Le paradoxe du migrant réussi

Plus tu réussis, plus on te demande. Plus tu montres ce que tu as, plus la demande grandit. Si tu refuses, on peut te traiter de traître qui a oublié d'où il vient. Certains migrants finissent par se faire très discrets : ils ne postent rien, ne parlent pas de leur vie, pour qu'on les laisse tranquilles. Si tu t'es déjà retrouvé dans cette situation, retiens ceci : ce n'est pas ta faute. C'est un système construit autour de la migration, qui repose sur de fortes inégalités économiques entre les pays. François Héran le dit clairement : la migration n'est pas un problème à résoudre, c'est une réalité humaine à comprendre. Tant qu'on ne comprend pas les émotions qui l'accompagnent, ni les migrants, ni les familles, ni les États ne peuvent bien décider.

Le besoin de prouver

Il y a une autre facette dont on parle encore moins, et elle est plus inconfortable à regarder : le besoin d'être vu. Tu connais ce migrant qui construit une grande maison au pays, parfois deux, avec un salon immense et un portail en fer forgé, alors qu'il vit avec sa famille dans deux pièces en Europe ou aux États-Unis, les enfants dans la même chambre. La maison du village est belle, elle est vue, elle est admirée. Et souvent, elle reste vide neuf mois sur douze.

Je ne critique pas, j'observe. Ce n'est ni de la folie ni de l'irresponsabilité. C'est un besoin très humain de capital social, d'exister aux yeux des autres. La maison dit : « je suis parti, mais je n'ai pas échoué ». Quand on se sent coupable d'être parti, on a besoin de montrer que ça en valait la peine, aux autres comme à soi-même. Le problème commence quand ce besoin coûte plus cher qu'on ne peut se le permettre, quand on construit une image dans le pays d'origine en négligeant sa réalité dans le pays d'accueil.

Comment vivre autrement avec cette culpabilité

Honnêtement, elle ne disparaîtra probablement pas complètement. Elle est liée à l'amour, à l'attachement, à la loyauté, et ces choses ne disparaissent pas. Mais on peut la transformer : passer d'une culpabilité qui t'écrase à une culpabilité qui te guide. Voici cinq pistes que j'ai tirées de mon expérience et de mes échanges avec mes invités.

D'abord, nommer le sentiment. Une culpabilité qu'on ne nomme pas grossit. Quand tu te dis « voilà ce que je ressens, voilà pourquoi », tu n'es plus submergé, tu analyses. Et analyser, c'est déjà reprendre un peu de pouvoir.

Ensuite, distinguer responsabilité et culpabilité. La responsabilité, c'est : j'ai des personnes que j'aime, je veux contribuer à leur bien-être de façon durable et réaliste. La culpabilité, c'est : je dois tout donner, même si ça me détruit, sinon je suis une mauvaise personne. L'une te construit, l'autre te ronge.

Troisième piste, parler, vraiment. On envoie l'argent, on répond aux appels, mais on dit rarement « là, ça devient dur pour moi aussi ». On a peur d'être jugé, on pense que nos difficultés sont ridicules à côté de celles des proches restés au pays. Cette comparaison est fausse : la souffrance ne se compare pas. Un ami installé en Europe depuis des années envoyait de l'argent chaque mois alors qu'il traversait des moments très durs et ne mangeait pas toujours à sa faim. Le jour où il a parlé à sa mère, elle lui a répondu : « Mon fils, si j'avais su, je ne t'aurais jamais demandé tout ça. » Le silence qu'on garde pour protéger les siens finit parfois par nous détruire. Il ne s'agit pas de tout dire à toute la famille, mais d'identifier une ou deux personnes de confiance.

Quatrième piste, redéfinir ce que contribuer veut dire. L'argent est une forme de contribution, pas la seule. On peut aussi transférer du savoir, des compétences, des réseaux, des idées : former des jeunes, partager son expérience, créer des ponts économiques entre le pays d'accueil et le pays d'origine, porter une vision. Beaucoup de membres de la diaspora le font déjà, et cela ne coûte pas toujours de l'argent.

Enfin, accepter que partir est aussi un acte de courage. Quitter sa famille, son entourage, son pays, ses repères pour construire ailleurs n'est ni une fuite ni une trahison. C'est une décision courageuse, souvent prise dans des circonstances difficiles, et on y devient une ressource pour sa famille, sa communauté, son pays d'origine et le pays d'accueil. Un chercheur m'a dit un jour que le meilleur fils, celui qui s'est sacrifié pour rester, n'aide pas toujours autant que celui qui est parti et qui est revenu avec quelque chose à apporter. C'est nuancé, ce n'est pas absolu, mais cela dit quelque chose d'important : partir est aussi une manière de servir.

Ce que je retiens

Tu n'es pas coupable d'avoir cherché une vie meilleure, d'avoir voulu apprendre, grandir et construire, ni d'être vivant et de vouloir vivre. La culpabilité que tu ressens dit quelque chose de beau sur toi : tu aimes, et tu n'as pas coupé les ponts. Mais elle ne doit pas dicter chaque décision.

Voici la question que je te laisse pour les prochains jours : si tu retires la culpabilité de l'équation, qu'est-ce que tu ferais vraiment pour les tiens, pour ton pays, pour ta communauté ? Pas par obligation, pas par peur du jugement, mais par choix, par amour, par stratégie. La réponse sera plus vraie, et probablement plus utile, que ce que tu fais aujourd'hui sous la pression. Pour prolonger, tu peux écouter l'épisode 19 sur le mythe du retour au pays et lire celui sur la gratitude. J'aborde aussi ces questions dans mon livre, Les trajectoires migratoires guinéennes au-delà des chiffres.

Retrouvez l'épisode 16 sur YouTube.