Épisode 10 : Hasmiou Diallo, de Conakry à la thèse en France
Hasmiou Diallo, consultant data et doctorant, raconte son parcours de Conakry à la France : études, premiers échecs, réinvention et conseils aux jeunes.
Hasmiou Diallo est né à Conakry, dans le quartier de Hafia, et vit en France depuis plus de quinze ans. Consultant data, enseignant à l'université d'Angers et doctorant à Paris-Saclay, il est parti de peu, avec une conviction : les études peuvent tout changer. Dans cet épisode 10, il revient sur son enfance à Conakry, ses premières années difficiles à Bordeaux, ses échecs, sa réinvention professionnelle et sa façon de vivre la migration.
Je connais Hasmiou depuis plusieurs années. Nous nous étions croisés à Angers, puis revus à une soutenance de thèse en décembre. Il fait partie de ces invités dont le parcours se lit sur un CV, mais se comprend vraiment quand on prend le temps d'écouter l'histoire qu'il y a derrière.
Qui est Hasmiou Diallo
Il se présente comme Guinéen, né à Conakry, marié et père d'un enfant. Il dirige une activité de conseil data pour des banques et des entreprises, enseigne à l'université d'Angers depuis 2019 dans un master d'intelligence économique et prépare une thèse depuis 2022 sur le management des organisations, les technologies et l'intelligence artificielle. Il est en troisième année. Il travaille la semaine comme consultant et consacre à sa thèse ses week-ends, ses jours fériés et ses vacances. « Je dors parfois assis », dit-il en riant, tout en rappelant qu'on ne triche pas avec une thèse : chaque année, il doit présenter ses avancées devant des enseignants qui connaissent très bien son sujet.
Grandir à Hafia dans les années 90
Ses parents sont originaires de Koubia, en Moyenne Guinée, mais il a grandi à Conakry, à Hafia, un quartier qui a connu les gangs et le banditisme des années 90. Il a vu enfant des scènes de violence, à une époque où la police n'osait pas entrer dans le quartier. Il a grandi face à une mosquée, avec un père très religieux et très strict, qui enseignait le Coran à presque tout le quartier. Un oncle étudiant, hébergé chez ses parents, lui a appris à lire, à écrire et à compter avant même l'école.
Il a fait ses études primaires, puis le collège, avant d'obtenir son brevet en 2004 avec mention bien. Il a ensuite choisi les sciences mathématiques au lycée de Matam, sur les conseils d'un grand frère du quartier qui l'a accompagné jusqu'au bac. Il insiste sur l'importance de ces aînés qui expliquent les options, les avantages et les risques à un âge où l'on manque de repères. Il garde aussi un très bon souvenir de la concurrence saine entre élèves : on se challengeait, mais on travaillait ensemble.
Le bac, l'université et l'idée de partir
Il obtient le bac en 2007. Au moment de choisir son orientation, il hésite jusqu'au bout entre l'informatique et l'économie. Sa famille ne pouvait pas lui offrir d'ordinateur et il n'avait aucun modèle dans ce domaine. Il choisit les sciences économiques, option administration des affaires, à l'université de Sonfonia, avec le système LMD qui démarrait. Il obtient sa licence en 2010 sans jamais passer par la session de rattrapage.
L'idée de poursuivre ses études à l'étranger est née dès le lycée, comme chez beaucoup de ses camarades. Il a tenté Campus France une première fois en 2009. Les événements du 28 septembre ont bloqué les dossiers à l'ambassade, et le visa n'est jamais venu. Il a décidé de finir sa licence avant de repartir à la charge. En 2010, il retente, obtient une admission à l'université de Bordeaux et finance seul son voyage, en commençant par vendre ses services pour inscrire d'autres étudiants.
Les études comme passeport
Quand je lui demande quel rôle ont joué les études, il répond sans hésiter : « Les études m'ont tout donné. » Elles ont été son passeport, d'abord en Guinée, puis en France. Elles lui ont ouvert des diplômes et des réseaux, mais aussi le goût de croiser les disciplines, l'esprit critique et le réflexe de chercher le pourquoi des choses plutôt que de tout accepter.
Il adresse aussi un message aux étudiants qui arrivent : commencez par finir vos études. Trop de jeunes pensent dès leur arrivée à nourrir la famille restée au pays, alors qu'ils n'ont pas encore construit leur propre base. Pour lui, le diplôme ne suffit pas non plus : il faut apprendre, lire et transmettre. Il compare le savoir, qui s'acquiert partout, au simple fait d'avoir un diplôme.
Les premières années à Bordeaux
Hasmiou n'a pas oublié ceux qui l'ont aidé à l'arrivée. Un aîné de l'association guinéenne de Bordeaux, médecin dans son pays d'origine et étudiant à l'époque, est venu le chercher à l'aéroport, l'a logé, l'a accompagné à l'inscription et l'a poussé à étudier avant tout. Quand Hasmiou lui a demandé où trouver du travail, la réponse a été nette : tu es venu pour étudier, tu étudies.
La première année a pourtant été très dure. Il a dû rembourser vite l'argent qui avait financé son départ, a manqué d'argent, n'a pas validé l'année et a failli abandonner. Il a travaillé tout l'été par l'intérim, avec des réveils à cinq heures du matin. Ce même aîné l'a secoué un jour où il pleurait de fatigue : veux-tu rester en France ? Alors il faut travailler pour te nourrir et continuer à étudier, personne ne le fera à ta place. Il y a aussi rencontré sa future épouse, qui l'a beaucoup soutenu.
Il en tire une conviction que je partage : l'accueil change tout. Tomber sur de bonnes personnes à l'arrivée peut décider d'une trajectoire entière. Certains de ses amis, moins chanceux, n'ont jamais étudié. Il parle aussi de l'isolement des jeunes qui arrivent seuls et qui se retrouvent confrontés d'un coup aux études, aux factures et au travail, sans personne pour les écouter. D'où l'importance des associations de la diaspora, à condition d'aller vers elles.
Un père malade et un master professionnel
Son objectif de départ était d'aller jusqu'au doctorat, au point que ses amis l'appelaient « docteur » avant même sa licence. Mais la situation a changé. Son père a fait un AVC et est resté alité pendant quatre ans. Il a choisi un master professionnel pour pouvoir travailler et aider sa famille, tout en gardant l'ambition d'y revenir, car il faut au moins quatorze de moyenne pour être admis en doctorat. Son père est décédé alors qu'il s'apprêtait à rentrer au pays, une épreuve dont il parle avec beaucoup de pudeur.
Après son master d'intelligence économique et stratégie compétitive, il a mis un an à trouver sa place. Certains postes lui étaient fermés faute de nationalité française. Il a su se réinventer en se formant au CNAM en big data et data science, puis en entrant comme consultant en business intelligence. Sa double casquette, stratégie et technique, lui a permis de progresser vite : développeur, business analyst, data manager, tech lead. Il compte huit ans et demi d'expérience.
S'intégrer dans le monde professionnel
Hasmiou dit avoir mieux vécu l'intégration professionnelle que l'intégration universitaire. Au début, à l'université, le regard sur l'étranger a été difficile. Dans le monde du travail, il connaissait déjà les codes. Il a été le premier de son master à trouver un stage, dans une fédération professionnelle qui accompagne l'État dans ses stratégies. Ce stage lui a donné confiance : « Je peux, en tant qu'Africain, avoir ma place en France. »
Son conseil aux autres tient en quelques mots : prendre la parole, se montrer, ne pas s'autocensurer. Il pointe le syndrome de l'imposteur, qui pousse beaucoup de talents à rester exécutants. Et il invite à voir l'échec autrement : lui-même a échoué pour la première fois à l'université de Bordeaux, alors qu'il pensait ne jamais échouer. Il a mis deux ou trois ans à l'accepter, mais cela lui a forgé le mental. Dans les cultures anglophones, rappelle-t-il, l'échec est vu comme un apprentissage.
Les barrières que personne ne voit
Enseignant, il observe la difficulté des étudiants africains à l'écrit et à l'oral. Il ne parle ni d'accent ni de fautes d'orthographe, mais de tournures de phrases, du choix des mots et de la façon de structurer un raisonnement : beaucoup traduisent mentalement leur langue vers le français. Dans les facultés de sciences, un plus un égale deux, peu importe la forme. En économie, en lettres ou en gestion, la rédaction et la présentation comptent. Ses étudiants reçoivent parfois ses corrections par mail, en privé, pour ne pas les exposer devant le groupe.
Il en tire une critique de l'école guinéenne : on y apprend à mémoriser, pas assez à présenter, à argumenter ni à lire. Il invite aussi à lire davantage, en particulier des biographies, qu'il préfère aux romans.
Migration, savoir et inégalités
Pour lui, la migration ouvre l'accès au savoir, aux réseaux et à la technologie, mais elle peut aussi creuser des inégalités : fuite des cerveaux, reconnaissance difficile des diplômes, barrières linguistiques. Il explique qu'il rend visite à la Guinée depuis 2018 pour donner des cours et des conférences, mais qu'il n'envisage pas de rentrer s'installer dans le contexte politique actuel. C'est son choix et il l'assume, tout en respectant celles et ceux qui sont rentrés travailler au pays.
Il se sent aujourd'hui chez lui partout, en France, en Guinée ou ailleurs. Il appelle aussi les Guinéens installés depuis longtemps en France à s'ancrer là où ils vivent, à profiter de la vie avec leur famille plutôt que de tout investir ailleurs, tant qu'ils n'ont pas décidé de rentrer.
La migration, révélateur et transformateur
À ma question sur l'identité, il répond que la migration agit à la fois comme un révélateur et comme un transformateur. Elle révèle nos racines, nos valeurs, nos peurs et nos préjugés, mais aussi ceux des autres. Elle nous transforme par le métissage culturel : de nouvelles langues, de nouveaux codes sociaux, de nouveaux rythmes, comme les fêtes de fin d'année qui imposent des vacances qu'on n'avait pas prévues. Il cite Amin Maalouf, pour qui c'est en quittant son pays qu'on comprend ce qu'on porte en soi.
Il reconnaît ce qu'il a perdu : la proximité du quotidien, les repas de famille, le bruit et la chaleur du quartier, la fierté d'appartenir à un lieu. Ce qu'il a gagné : la possibilité de se construire, un regard à la fois intérieur et extérieur sur la Guinée et un accès rapide à la formation et aux outils.
La technologie, pont ou frontière
Hasmiou voit la technologie comme un pont ou comme une frontière selon l'accès qu'on y a. Il donne l'exemple de la jeunesse au Ghana, qui utilise plus facilement les plateformes pour se former et trouver du travail, alors qu'en Guinée les réseaux, les infrastructures et les téléphones manquent. Pour les migrants, elle permet de garder le lien avec la famille, de chercher un emploi ou de se faire un réseau : il connaît des Guinéens recrutés en France via LinkedIn avant même d'arriver. Mais elle apporte aussi surveillance, dépendance et isolement. Il rappelle qu'on a tout à gagner à s'en servir pour apprendre plutôt que pour se divertir.
Ses conseils
À celui qui hésite à partir, il donne trois conseils. Partir avec un projet, et pas seulement avec un rêve. Garder ses racines : sa culture, son histoire, sa langue. Et rester ouvert aux autres. Aux jeunes qui prennent la route par des voies dangereuses, il dit qu'il comprend leur situation, mais que la vie vaut plus que ce risque. On peut réussir au pays, en se formant ou en apprenant un métier, sans compter sur l'État pour tout. « L'Europe n'est pas l'eldorado. »
Au petit Hasmiou de Hafia, il dirait d'avoir un but et un objectif, de travailler dur, de rester respectueux et de ne pas garder de rancune. À tous les jeunes qui grandissent dans des conditions difficiles, il dit qu'on peut partir du plus bas de l'escalier et monter. « La seule chose que j'avais, c'était la conviction d'apprendre, de persévérer et de rester moi-même. » Il rappelle aussi qu'il faut rester patient et ne pas sauter les étapes : on voit le titre, pas l'histoire qu'il y a derrière.
Sa citation préférée, qu'il a mise sur son profil : « Allume la lumière, les cafards se sauvent. » Autrement dit, quand on se construit par la connaissance, les imposteurs ne résistent pas.
Cet échange complète ce que nous avons dit sur les mythes de l'eldorado et ce que le Pr Alpha Amadou Bano Barry explique dans l'épisode 7. Pour un autre regard sur le développement, écoutez aussi l'épisode 11 avec Ablaye Ndiaye.
Ce que je retiens
Les études ne sont pas une fin en soi. Elles donnent un passeport, mais ce sont l'accueil, la discipline et la capacité à se réinventer qui font un parcours. Hasmiou le résume bien : avoir un but, même flou, et ne pas sauter les étapes.
Retrouvez l'épisode 10 sur YouTube.