Épisode 6 : Soumaila Kaba, du droit à l'IA juridique
Soumaila Kaba, juriste né en Côte d'Ivoire, raconte son parcours de Conakry à Grenoble, ses premiers jobs en France et sa solution d'IA juridique.
Soumaila Kaba est juriste de formation, né en Côte d'Ivoire dans une famille guinéenne. Il a grandi entre Bouaké et la Guinée, étudié le droit à Conakry, travaillé en cabinet puis au Trésor ivoirien, avant de repartir de zéro à Grenoble. Aujourd'hui installé entre Lyon et les États-Unis, il développe une application d'intelligence artificielle qui explique les contrats en langage simple. Dans cet épisode 6, il raconte ce que lui a appris son parcours : accepter ses lacunes, se remettre en question, apprendre sans cesse.
Nous nous connaissons depuis plus de quinze ans. Nous avons fait nos études de droit ensemble à l'université Kofi Annan, lui en droit des affaires, moi en droit public. Cet échange est aussi un retour sur une promotion et sur des enseignants qui nous ont marqués.
Né en Côte d'Ivoire, traité d'étranger partout
Soumaila est né en Côte d'Ivoire et a fait son école primaire à Bouaké, une ville cosmopolite, dans une famille nombreuse et unie. Quand la crise politique a coupé le pays en deux, Bouaké s'est retrouvée du côté des ex-rebelles et les services publics se sont éloignés. Parti en vacances à Kankan, il y est resté bloqué un ou deux ans, sans moyen de joindre sa famille autrement que par la file d'attente de la poste.
Il raconte avec humour son choc en découvrant la case ronde de sa grand-mère, la saison des pluies et la peur de voir la paille du toit s'abîmer. Il y vivait aussi une autre réalité : traité d'étranger en Côte d'Ivoire, à l'école comme dans l'administration, il l'était aussi à Kankan, où on l'appelait « l'Ivoirien ». Un sentiment d'appartenance double, qu'il garde encore.
Un bac brillant, mais pas de bourse
Il a fait le lycée en Guinée, en sciences sociales, et a terminé parmi les vingt-cinq premiers du pays au baccalauréat. Mais comme une dizaine d'autres lauréats, il n'a pas pu partir avec la bourse d'études à l'étranger, à cause de son âge. Il a perdu une année, tenté le concours d'entrée à l'université sans succès, puis suivi des formations à Dakar. Il a ensuite rejoint l'université Kofi Annan, tout juste ouverte à Conakry, grâce au soutien de son cousin installé en France et à l'aide d'une association qui facilitait les études en France à l'époque.
Kofi Annan, ses enseignants et la rigueur
Soumaila garde un souvenir très fort de ses enseignants, souvent bénévoles : des ministres, des hauts cadres, des juristes qui venaient donner des cours gratuitement. Il salue en particulier une enseignante de droit international du commerce, qui finançait chaque année les études du meilleur étudiant de sa matière. Il a remporté ce prix une fois : une enveloppe de 500 000 francs guinéens, beaucoup d'argent à l'époque. Il évoque aussi un professeur exigeant, qui donnait les mêmes exercices qu'en France.
À la fin de la licence, la promotion se retrouve avec un diplôme de licence et un certificat de fin d'études de master, mais sans vrai master. Beaucoup ont alors choisi de partir pour obtenir un diplôme complet.
Cabinet, Trésor ivoirien et ministère
Avant de partir, Soumaila a commencé à travailler. Il a passé un test pour entrer dans un grand cabinet de conseil : une trentaine de candidats, cinq retenus. Un stage de trois mois est devenu un contrat, puis il a rejoint le département juridique qui s'est détaché pour former un nouveau cabinet. Il est ensuite reparti à Abidjan pour une formation en interprétariat, parce qu'il voulait parler une autre langue et obtenir un diplôme de l'étranger. Il sait que face à des candidats issus de familles aisées et de grandes écoles, il doit compenser autrement : par l'expérience et les langues.
Il a ensuite déposé sa candidature à l'agence comptable des créances contentieuses du Trésor ivoirien. Il y a été le seul stagiaire pris, a travaillé avec son groupe sur une procédure de recouvrement des créances adaptée à la zone CFA, puis a signé un premier contrat. Ses compétences ont attiré l'attention des autorités guinéennes, et il est rentré au ministère délégué du budget en 2011, où il est resté jusqu'en 2013. Entre l'épidémie d'Ebola et les projets qui n'avançaient pas, il a eu un déclic : partir.
Arriver en France sans Campus France
Il ne vient pas en France par la voie des études. Il arrive par ses propres moyens et se tourne d'abord vers les associations. À Grenoble, il devient bénévole d'une grande association d'accompagnement juridique des étrangers, intervient dans des quartiers sensibles, aide aux devoirs, traduit parfois pour des personnes qui ne parlent que bambara ou malinké, et raconte son histoire dans des lycées. Cette histoire a marqué l'ancien président de l'université de Grenoble, qui lui a écrit une lettre de recommandation.
Après huit heures de tests, on lui annonce qu'il doit reprendre la licence 3 de droit public, malgré ses diplômes. Comme beaucoup d'étudiants arrivés d'Afrique, il se heurte à la question de l'équivalence des diplômes. Il l'accepte : on apprend de toute façon.
Reprendre à zéro, avec ses lacunes
Ses premiers jours en classe ont été parmi les plus difficiles de sa vie. Il était bien plus âgé que ses camarades, et même que sa professeure. Dans un amphithéâtre de 1500 étudiants, il était le seul à écrire sur un bloc-notes, quand tous les autres tapaient sur un ordinateur. Un étudiant plus jeune l'a pris sous son aile, l'a emmené à la bibliothèque, lui a appris à faire des recherches et à utiliser un ordinateur. Soumaila a acheté le sien avec ses dernières économies. À la fin de l'année, il avait la meilleure moyenne.
Sa leçon : il faut accepter ses lacunes. Dans son pays, on peut être parmi les meilleurs, mais en changeant de pays, on change de codes culturels, sociaux et universitaires. Il faut apprendre à déconstruire son passé et laisser de côté son ego, qui est ce qui fatigue le plus. Je lui ai répondu avec ma propre expérience : à ma première candidature dans une grande entreprise, je me suis retrouvé face à des candidats venus du Maroc, du Canada et de France. Je n'ai pas été retenu, et j'ai compris qu'on n'a pas tous les mêmes opportunités.
Il a ensuite fait une passerelle, puis un master à Sciences Po Grenoble, avec le soutien financier de l'Union européenne, comme s'il était boursier. Il a aussi participé à un projet de recherche avec des étudiants de l'université, qui l'a conduit à des déplacements à l'étranger.
Trouver un emploi après les études
Avec son diplôme de juriste et de médiateur, il postule partout. On lui demande de l'expérience, mais celle qu'il a acquise est difficile à transférer en France. Il a travaillé à la municipalité de Grenoble dans une commission d'évaluation des politiques locales, tout en cumulant des petits jobs : agent de sécurité, vendeur, intérim, IKEA, Decathlon, Orange. Je lui ai dit qu'il était important de souligner cette étape, parce que beaucoup de jeunes arrivent avec une image idéalisée de l'Occident. Terminer ses études ne signifie pas travailler directement dans son domaine : il faut parfois passer par des petits jobs et changer de statut, de celui d'étudiant à celui de salarié.
Un contrat piège qui donne naissance à une application
Pendant le Covid, alors qu'il a deux CDI et un projet d'achat immobilier, sa banque lui envoie des avenants de contrat à valider en faisant simplement défiler la page et cocher deux cases. Soumaila, qui est juriste, relit avant de valider. Il envoie des captures d'écran à un ami responsable d'agence dans un grand cabinet de conseil juridique. Après trois jours, la réponse tombe : ne valide pas, c'est un contrat piège qui lui ferait perdre sa couverture d'assurance en cas de perte d'emploi.
Il se demande combien de personnes signent sans comprendre. Il interroge ses amis : tous sont démarchés en permanence par des opérateurs et des assurances, et signent en ligne sans connaître la portée juridique. Il décide de créer une solution. Il se forme, travaille avec des développeurs, vérifie sur les moteurs de recherche qu'une telle application n'existe pas, et conçoit AWA, du prénom de sa mère, une application qui analyse les contrats et les traduit en langage simple.
Son projet a terminé troisième d'un concours national d'entrepreneurs organisé par BFM Business. Pendant trois ans, il a travaillé avec un grand cabinet de conseil juridique pour tester la solution. L'intelligence artificielle accélère la tâche : alors qu'il faudrait connaître les législations des vingt-sept pays européens ou des cinquante États américains, l'IA les maîtrise bien mieux. L'application est encore en version bêta, réservée à des testeurs, parce que les informations juridiques sont sensibles. Il pense aussi aux pays africains, où des contrats et des conventions de taille énorme restent difficiles à lire. Il est aujourd'hui entre Lyon, sa base, et la Pennsylvanie, où vit sa famille.
Migration de compétences et diaspora
Soumaila refuse l'idée qu'on devrait ranger tous les migrants dans la même case. Pour lui, il fait partie de la migration professionnelle : ce n'est pas une fuite, c'est une quête de compétences et de perspectives. Selon lui, la diaspora africaine détient une richesse stratégique pour le développement de nos pays, à condition que ses talents soient reconnus, écoutés et intégrés aux politiques publiques.
Il souligne que la principale difficulté de beaucoup de migrants reste la démarche administrative. Je rappelle de mon côté que le mot migrant englobe plusieurs statuts : étudiant, travailleur, réfugié, personne venue se soigner. Quiconque quitte son pays pour vivre dans un autre entre dans le cadre de la migration, y compris un expatrié européen en Guinée. Sur ce sujet, vous pouvez aussi écouter l'épisode 8.
Ses trois piliers et son message à la jeunesse
Il résume la réussite professionnelle en trois piliers. La discipline, parce que sans rigueur le talent s'épuise. L'humilité, parce que le savoir n'a de valeur que lorsqu'il sert les autres. La persévérance, parce que les parcours migratoires ne sont jamais linéaires et que chaque difficulté est une occasion d'apprendre. À la jeunesse africaine, il dit : « Le monde ne vous attend pas, il se construit chaque jour. Prenez votre place, formez-vous, osez, et revenez construire chez vous. » Il voudrait que notre génération transforme l'expérience migratoire en pont de savoir, pas en barrière.
Lecture, citations et films
Soumaila lit beaucoup. La première fois qu'il est entré dans une bibliothèque en France, il a été frappé par le contraste avec celle qu'il fréquentait à Conakry, où les éditions dataient de plusieurs décennies. Il y voit l'une des raisons des lacunes de sa génération. Il recommande les biographies, celles de Michelle Obama, d'Elon Musk et de Steve Jobs. Sa citation préférée est d'Eleanor Roosevelt : les grands esprits discutent des idées, les esprits moyens des événements, les petits esprits des gens. Pour lui, nos débats sur les réseaux sociaux s'en éloignent trop souvent. Il cite aussi un futur auteur : « Une difficulté surmontée devient de l'expérience », avec une méthode : accepter, analyser, planifier, agir avec discipline, s'entourer, rester positif, apprendre. Côté films, il mentionne La Graine et le Mulet et l'écrivaine sénégalaise Fatou Diome.
Il rejoint ce que disait Hasmiou Diallo dans l'épisode 10 : ce sont l'apprentissage et la remise en question qui font un parcours.
Ce que je retiens
Soumaila a su repartir de zéro à un âge où beaucoup auraient abandonné. Il a transformé un contrat piège en idée d'entreprise. Son message est simple : accepter ses lacunes, apprendre sans cesse et mettre ce qu'on apprend au service des autres.
Retrouvez l'épisode 6 sur YouTube.