De la Guinée à la Suisse : le parcours de Boubacar Sow
Mon tout premier invité : Boubacar Sow, sociologue guinéen installé en Suisse, sur le départ, l'intégration et le rôle de la diaspora.
Boubacar Sow a quitté la Guinée en avril 2003, sans l'avoir vraiment prévu. Sociologue formé à l'université de Conakry, il travaillait alors dans les ONG sur la décentralisation et la gouvernance locale. Installé depuis dans le canton de Fribourg, en Suisse, il a dû tout reprendre : les études, la formation, la place à se faire. Pour lui, l'expatriation ne règle aucun problème à elle seule. Elle demande de l'humilité, des compétences et beaucoup de patience. « Ce n'est pas une course de vitesse, c'est une course de fond. »
Boubacar Sow est mon tout premier invité. À l'époque, le podcast s'appelait encore Trajectoires migratoires. Dans cet épisode 2, nous avons parlé de ce qui pousse au départ, de ce qu'on trouve en arrivant, de l'intégration et de ce que la diaspora peut apporter à la Guinée.
Rêve, réalité, perspective
Quand je lui ai demandé de résumer son parcours en trois mots, il a choisi ceux-là. Le rêve, parce que chacun en porte un. La réalité, parce qu'au-delà du rêve, c'est elle qu'on vit au quotidien. Et la perspective, parce qu'on ne doit pas s'arrêter à la réalité.
Il se présente comme « Guinéen de naissance et Suisse d'adoption », sociologue de formation, marié et père de deux enfants.
Un départ qui n'était pas un projet
Boubacar ne rêvait pas de partir. Il pensait avoir fait ce qu'il fallait pour construire sa vie en Guinée et n'envisageait l'étranger que pour de courts séjours. Ce sont des circonstances, des aléas et des imprévus qui ont décidé à sa place.
Sa famille a réagi avec deux sentiments mêlés : du soulagement, parce qu'il y avait quelque chose à sauver, et de l'inquiétude, parce que l'avenir restait incertain. C'est une ambivalence que j'ai retrouvée chez beaucoup de familles et que j'aborde dans mon livre, Les trajectoires migratoires guinéennes au-delà des chiffres.
De Fonfoyah à l'université Gamal Abdel Nasser
Son parcours scolaire commence à l'école primaire de Fonfoyah, un district de la préfecture de Dalaba, à la limite avec Pita. Il poursuit au collège dans sa sous-préfecture, puis à Conakry, au collège de Ratoma, au lycée de Bonfi et au lycée du 1er Mars à Matam, avant d'entrer à l'université Gamal Abdel Nasser.
Il est orienté en sociologie, un département fermé sous la Révolution et qui rouvre avec sa promotion. Il en parle comme d'une promotion « cobaye », celle de la transition entre l'ancien et le nouveau système : première promotion à faire la terminale, première à remplacer le mémoire de fin d'études par un examen de sortie.
Les années 90 : être acteur, pas spectateur
Ce sont les années du multipartisme et des grandes grèves étudiantes. Boubacar et ses camarades étaient au cœur de l'agitation. On répétait que la jeunesse était l'avenir du pays. Eux répondaient qu'elle était aussi le présent. « On n'attendait pas que les choses viennent à nous, que les gens réfléchissent et pensent pour nous. » Ils distribuaient les tracts des partis naissants et voulaient être des acteurs actifs, pas passifs. Beaucoup de petits progrès obtenus à l'époque profitent encore aux étudiants d'aujourd'hui.
Un professeur l'a particulièrement marqué : le chef du département de sociologie. Il répétait que la meilleure façon de servir son pays, c'est d'abord de le connaître, dans ses fondements et ses réalités. Et il disait toujours : « La Guinée, ce n'est pas que Conakry, et Conakry, ce n'est pas la Guinée. » Il avait refusé un poste important dans sa région d'origine. Il ne voulait pas, disait-il, aller « gérer la pauvreté ». Pour Boubacar, il reste une référence.
Les ONG et la décentralisation
À la fin de ses études, il aurait pu entrer dans la fonction publique ou dans l'armée. Il a choisi les ONG, qui se multipliaient avec l'ouverture du pays. Il n'aimait pas l'administration verticale, « avec un chef qui a un droit de vie et de mort » sur ses agents.
Il a participé à la mise en œuvre de la politique de décentralisation et à la formation des élus des premières communes pilotes, dont Kindia. Il a travaillé sur des programmes de citoyenneté, de bonne gouvernance et de démocratie locale, financés notamment par l'Agence française de développement et l'agence américaine de développement. Le pays sortait d'une période où l'État pensait et agissait à la place des citoyens. Il fallait leur faire comprendre qu'ils avaient des droits et des devoirs.
Son bilan est nuancé. Les communautés se sont approprié la décentralisation et en ont fait un vrai outil de développement local. Mais l'État s'est arrêté à mi-chemin. « Pour avoir une politique, il faut avoir les moyens de sa politique. » Sur le terrain, il a vu des préfets dicter leur conduite à des maires élus et des élus locaux sans les moyens d'exercer les compétences que la loi leur donne.
L'aide au développement vue de l'intérieur
Boubacar part d'un principe : on ne développe pas une communauté, c'est la communauté qui se développe. L'aide peut soutenir, apporter ce qu'on ne trouve pas sur place, mais elle ne doit pas décider à la place des gens. Trop souvent, les bailleurs fixaient les priorités et traitaient les paysans en simples bénéficiaires. « Ils doivent être des acteurs. »
Il cite un exemple vécu. Sur un projet, tous les achats devaient être justifiés par les factures d'une seule papeterie de Conakry, où une cartouche d'encre coûtait plusieurs fois le prix du marché de Madina. Sur de gros projets, les frais de fonctionnement dépassaient parfois le budget opérationnel. Sans appropriation, pas de durabilité. Et sans durabilité, on ne peut pas parler de développement. Il ne rejette pas la coopération pour autant, mais il veut que l'État fixe le cap et que les bailleurs suivent la politique du pays, pas l'inverse.
Arriver en Suisse : des compétences à actualiser
En arrivant en Suisse, il découvre que son expérience ne se transfère pas telle quelle. « Ce sont des compétences qu'il faut actualiser. » Les employeurs veulent des gens opérationnels, et même pour un emploi de nettoyage, il faut un certificat. Dire « je suis sociologue » ne suffit pas. On vous demande ce que vous savez faire.
Il comprend qu'il faut d'abord faire reconnaître ses diplômes et se remettre à niveau. Il reprend des études à l'Institut universitaire d'études du développement de Genève, en sociologie du développement et coopération décentralisée. Il pense encore que son séjour est une parenthèse et qu'il rentrera. Mais son statut administratif l'empêche de partir plus de six mois à l'étranger, et il doit renoncer à plusieurs missions humanitaires.
Il trouve alors sa place dans une ONG suisse qui finance des projets en Afrique et en Amérique latine. Son regard de sociologue sert à juger si un projet est pertinent et réaliste. Plus tard, avec une famille qui s'agrandit, il se forme en pédagogie socio-éducative. Il travaille depuis pour des fondations qui accompagnent la réinsertion sociale de personnes en difficulté.
Il a fait une observation que je partage : les diplômés ont souvent plus de mal que ceux qui arrivent sans rien. Ceux qui n'ont rien savent qu'ils ont tout à apprendre. Les autres « se cachent derrière leurs titres » et refusent de repartir de zéro, jusqu'à ce que la réalité les rattrape. Lui est arrivé en sachant qu'il avait des lacunes à combler.
Ce que la Suisse lui a appris
Ce qui l'a le plus frappé, c'est une culture du pragmatisme, de l'honnêteté et de la responsabilité. Une culture de la confiance aussi, mais d'une confiance qui responsabilise. Personne n'est sur votre dos, on regarde vos résultats.
Il compare avec ce qu'il a connu en Guinée, où chacun veut parfois bâtir sa réussite sur l'échec de l'autre. En Suisse, il a découvert une société où l'on ne sépare pas sa réussite de celle de son entourage, où le succès de l'autre devient une opportunité. Ce n'est pas un pays élitiste, dit-il : un fils de paysans avec un simple certificat d'apprentissage peut un jour siéger au Conseil fédéral. « Ça a complètement déconstruit ma façon de voir les choses. »
Il a voulu dès le départ ne jamais se considérer comme un étranger. Il s'est engagé dans la vie associative et politique locale, a siégé au comité d'un parti et s'est porté candidat au conseil général de la ville de Fribourg. Pour lui, c'est l'aboutissement de l'intégration : participer aux décisions plutôt que les subir.
Ses conseils à ceux qui veulent partir
Avoir de l'ambition ne suffit pas, il faut aussi en avoir les moyens. Chaque jour, se demander si l'on est sur le bon chemin et avec quels atouts. Partir ne règle pas les problèmes. Ceux qu'on avait chez soi, le chômage, le manque de qualifications, se retrouvent à l'arrivée, souvent plus durs, parce qu'on a perdu ses repères et son réseau. Son conseil : viser l'excellence, l'expertise et la connaissance. Ensuite seulement, on devient citoyen du monde.
Il appelle aussi à garder l'esprit ouvert : se remettre en question, ce n'est pas douter de soi, c'est accepter qu'on a encore du chemin à faire. « Si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu ne sauras pas. »
Sur l'intégration, il est direct. On ne peut pas vivre « les pieds en Occident et la tête en Afrique ». Il faut se rappeler d'où l'on vient, comprendre où l'on est arrivé, aller vers les gens et dire sans complexe qui l'on est. Bien souvent, cela suffit à faire tomber les préjugés et à ouvrir des portes.
Les difficultés des Guinéens en Europe
Beaucoup arrivent en pensant que le départ a réglé leurs problèmes. Ils veulent gagner de l'argent tout de suite, portent la charge de toute la famille restée au pays et se laissent parfois tenter par la facilité. Une minorité, selon lui, abîme l'image de tous.
Il raconte qu'un jour, au service de l'immigration, un agent s'est étonné qu'il ait fait ses études à Genève : « Vous êtes vraiment Guinéen ? » Il a fallu prouver qu'il n'était pas celui qu'on imaginait. D'où son insistance auprès des jeunes : la langue, la formation et l'emploi passent avant tout. Dans un pays où le travail et l'impôt sont la marque de la participation à la vie commune, rester dépendant de l'aide sociale ferme des portes. « Tous les jours, tu mets une brique. Si tu fais une course de vitesse, tu construis un château de cartes. »
Ce regard rejoint ce que nous avons dit sur les mythes de l'eldorado et ce que le Pr Alpha Amadou Bano Barry explique dans l'épisode 7.
La diaspora doit changer de logiciel
La diaspora joue déjà un grand rôle, par son expertise et par l'argent qu'elle envoie. Mais pour Boubacar, il manque une vraie politique, aussi bien dans les familles qu'au niveau de l'État. On fait trop souvent « le pompier ».
Il raconte l'histoire d'un jeune qui a envoyé de quoi acheter une tenue à sa mère pour un baptême. Quelques jours plus tard, elle lui en demandait une autre pour un mariage, parce qu'elle ne voulait pas porter deux fois la même. Envoyer de l'argent ne suffit pas, il faut aussi aider à l'utiliser pour sortir de la dépendance. « La satisfaction d'un besoin crée un autre besoin. »
Il voudrait que la diaspora, qu'il décrit comme une cinquième région de la Guinée, soit sollicitée pour ses compétences et pas seulement pour la politique. Le pays fait appel à des experts étrangers alors que des Guinéens qualifiés, au pays comme à l'étranger, pourraient faire le même travail si le cadre le permettait. Sur ce sujet, vous pouvez aussi relire l'entretien avec Régis Ferreir Amaro, pour qui la diaspora n'est pas un guichet.
Servir et non se servir
À la fin de l'échange, je lui ai demandé son rêve. Il vit dans un pays de démocratie directe, où les citoyens votent souvent et peuvent proposer eux-mêmes des lois. Son rêve, c'est une Guinée démocratique, gouvernée par des dirigeants légitimes qui rendent des comptes. « Tant qu'il y a un Guinéen qui n'est pas libre, personne ne doit se satisfaire de cette situation. »
Il reste engagé pour son pays, avec une règle : chaque critique doit porter une proposition. Il a eu des occasions de rentrer, mais il attend un cadre favorable. « Je ne veux pas rentrer en Guinée pour me servir des Guinéens. J'ai envie de rentrer pour servir les Guinéens. »
Pour résumer son parcours, il a choisi un film : Les oiseaux se cachent pour mourir. Ceux qui l'ont vu comprendront.
Ce que je retiens
Partir ne change pas tout. Ce qui change, c'est ce qu'on accepte d'apprendre. Boubacar a dû repartir de zéro dans un pays exigeant, et il en a fait une force : se connaître, connaître ses limites, et construire brique après brique.
Retrouvez l'épisode 2, « De la Guinée à la Suisse : le parcours inspirant de Boubacar Sow », sur YouTube.