Quand l'engagement traverse les frontières : Tôla Tenguelâ, de Pita à l'Amérique du Nord

Cinquième interview en six ans, près de sept heures d'échange en trois parties. Tôla Tenguelâ revient sur son enfance à Pita, sa trajectoire de camionneur devenu journaliste et activiste, et sur ce que coûte vraiment une prise de parole.

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Tôla Tenguelâ, invité de l'épisode 25 de Trajectly Podcast

Il y a des parcours qu'on raconte avec des dates et des diplômes. Et il y en a d'autres qu'on comprend surtout à travers les combats menés, les prises de parole assumées et le courage qu'il a fallu pour les tenir. L'épisode 25 de Trajectly Podcast appartient clairement à la seconde catégorie.

L'invité s'appelle Tôla Tenguelâ. Journaliste, activiste, porte-voix du Front républicain pour des actions patriotiques (le FRAP), il est d'origine guinéenne et vit depuis de nombreuses années en Amérique du Nord. Des milliers de personnes le suivent pour ses lives, le plus souvent en pular. C'était sa cinquième interview en six ans, et la première depuis cinq ans. La conversation a duré près de sept heures, publiées en trois parties. Voici ce qu'il faut en retenir.

Un nom qui dit déjà d'où l'on vient

La toute première question de l'épisode porte sur son nom, et la réponse donne le ton. « Tôla », en pular, c'est le benjamin, celui qui vient en dernier. Il précise aussitôt qu'il ne l'est que du côté maternel, sa famille étant polygame.

« Tenguelâ » vient de Koli Tenguelâ, cette figure de la résistance peule qui, parti d'une famille modeste et d'une poignée d'hommes, a fini par s'imposer et par fonder ce qui est devenu le Fouta. Tôla s'y reconnaît : marquer son époque par une action qui reste, plutôt que par une position.

Il tient aussi à écrire Bâ sans H, même si ses papiers administratifs disent le contraire. Pour lui, ce H est une trace de la colonisation, une façon discrète d'imprimer une domination jusque dans nos noms. Un détail, en apparence. Sauf que tout l'épisode tourne autour de cette idée : les petites choses qu'on ne regarde plus finissent par dire qui commande.

L'enfant de Pita qui apprenait en regardant

C'est la partie la plus émouvante de l'épisode, et Tôla la raconte lui-même avec beaucoup d'émotion.

Il grandit à Pita. Très jeune, il perd son grand frère direct. C'est un enfant sensible, qui pleure facilement, et la famille décide de ne jamais le laisser seul. Sa mère l'emmène partout, ses grandes sœurs aussi. Le matin, on le dépose à l'école. L'après-midi, il reste au marché, à côté de sa mère qui coud derrière sa machine, et il apprend ses lignes de Coran pendant qu'elle travaille.

Le maître coranique tenait un magasin au marché, juste en face, là où les commerçants entreposaient leurs marchandises la nuit. Tôla y retournait deux, trois fois dans la même journée pour redemander des lignes. Le maître finissait par lui en écrire une cinquième quand les autres enfants n'en avaient que deux. Et quand il n'en obtenait pas assez, il pleurait. « C'était mon arme, les larmes. »

À l'école madrasa, où on l'emmenait simplement parce qu'on ne pouvait pas le laisser à la maison, il n'avait même pas l'âge d'être inscrit. Il observait. Un jour, il a répondu à une question posée aux aînés, à laquelle personne n'avait su répondre. À l'école primaire, même schéma : inscrit comme observateur et non comme élève, il venait quand il voulait, dormait s'il voulait, et personne ne le punissait s'il ne faisait pas ses devoirs. Il les faisait quand même, en regardant les autres. Au moment du passage en deuxième année, il est sorti premier ou deuxième de l'école.

Sa conclusion est simple et elle serre un peu le cœur : l'apprentissage avait remplacé sa solitude et sa tristesse. C'était devenu son ami.

Le camion, le père, et la double casquette

L'autre moitié de son enfance se joue sur la route. Pendant que ses camarades partaient en vacances chez une tante à Conakry ou un oncle à Dakar, lui cherchait dans quel camion il ferait l'apprenti.

Il a appris à conduire avant que ses pieds n'atteignent les pédales : assis sur les genoux d'un apprenti, il tenait le volant et passait les vitesses pendant que l'autre accélérait. Le jour où son père l'a vu conduire un camion, il était ébahi. Personne ne lui avait rien enseigné officiellement. Il regardait, il écoutait les corrections qu'on faisait aux autres, il recommençait.

De là vient la phrase qui structure tout l'épisode, celle qu'il donne en guise de présentation : « je suis celui qui est toujours à la place où on ne l'attendait pas, et là où il se trouve, il est jugé par d'où il vient ». Chez les apprentis, on l'appelait le fonctionnaire. À l'école, on le traitait d'apprenti parce qu'on l'avait vu perché sur une carrosserie, taché d'huile. Jamais tout à fait des leurs, ni d'un côté ni de l'autre.

Aujourd'hui encore, il se présente d'abord comme camionneur. Il collectionne les vieux véhicules et en a importé un plus âgé que lui. Pour lui, ce nomadisme n'est pas une anecdote biographique : c'est exactement ce qui fait de lui le Peul qu'il est.

Le journalisme appris à la radio, avant l'école

Tôla corrige une chose que beaucoup croient : il n'est pas sorti d'une école de journalisme. Il a d'abord été auditeur. Le samedi, avec sa petite radio à antenne, il écoutait la RTG, BBC Afrique, RFI, les grandes émissions et les animateurs de l'époque. Ce sont eux qui l'ont formé. Il a ensuite pris des livres, suivi des séminaires, dont une formation animée par un journaliste venu du Mali à l'approche des élections de 2010, puis exercé dans un média où il animait une émission consacrée aux routes, aux véhicules et aux déplacements. Il détient d'ailleurs une carte d'accréditation délivrée par l'organe de régulation guinéen de l'époque.

Sa formule résume bien le personnage : il y a l'école comme bâtiment et l'école comme société. Lui a commencé par la seconde. Il embrasse le métier, il se familiarise, et il revient ensuite se former.

Le FRAP, ou pourquoi une organisation ne doit pas porter le nom d'un homme

Beaucoup confondent Tôla et le FRAP. Il insiste : ce sont deux choses différentes, et c'est délibéré.

Il rappelle que les grands partis guinéens sont morts avec les hommes qui les incarnaient. Le FRAP a donc été pensé pour survivre à ses membres. Créé en 2022, après un débat interne où l'option du parti politique a été écartée (« même si le problème de la Guinée est politique, sa solution n'est pas forcément politique »), il se veut apolitique et ouvert à toutes les générations et à tous les métiers.

Trois particularités méritent d'être relevées. L'organisation dit ne recevoir aucun financement extérieur, ni politique ni privé : ce sont ses membres qui financent ses actions. Elle n'a pas de carte de membre, pour éviter que la question de l'argent ne s'installe. Et elle n'a volontairement pas d'antenne en Guinée, pour ne pas exposer les siens. Ses premières antennes ont été ouvertes au Sénégal, puis en France et en Suisse. Tôla, lui, se présente simplement comme le communicant : « ceux qui sont tapis dans l'ombre font plus d'actions que moi ».

Pourquoi il parle en pular

La question revient souvent, puisqu'il parle aussi français et anglais. Sa réponse est stratégique.

Il conteste d'abord une idée reçue : dire que la majorité des Guinéens sont analphabètes est faux. Beaucoup savent écrire une lettre en pular, la lire, écrire des versets sur une planche en bois. Ils ne sont simplement pas alphabétisés à l'école occidentale. Verrouiller l'information en français revient donc à la réserver à une poignée de gens.

Parler en pular, c'est démocratiser l'information, mais aussi défendre une langue qu'il voit se créoliser peu à peu, mot après mot. Et surtout, c'est mener le combat là où il se joue vraiment. Sa phrase : il faut détacher les chaînes qui sont dans nos cerveaux avant de penser à celles qui sont sur nos bras.

Ce que peut une parole, et pourquoi elle dérange

Deux moments lui ont fait comprendre le poids de sa voix. Un live où il a vu 20 000 personnes connectées en direct, l'équivalent d'un stade. Et un vendredi, dans une mosquée du Bronx, en pleine période de Covid, où un compatriote en larmes lui a embrassé la main. « Je n'ai pas pris une arme, je n'ai pas distribué des millions, une simple parole a pu avoir cet effet. »

Il en tire une image forte : la parole est comme une balle, sauf que c'est la seule balle qu'on tire et qui puisse atteindre des millions de personnes à la fois, aux quatre coins du monde.

Pourquoi dérange-t-elle ? Selon lui, pour trois raisons : parce qu'elle contient une vérité, parce qu'elle s'attaque à des habitudes profondément ancrées, ou parce qu'elle touche la corde sensible des gens. Il raconte alors une histoire qui vaut à elle seule le détour. Un homme démuni vient saluer les morts à l'entrée d'un cimetière, la nuit. Un fou, caché derrière un arbre, lui répond machinalement. Les deux prennent la fuite, et un passant qui a entendu les deux voix sans voir personne confirme l'histoire le lendemain. Le village entier finit par croire que les morts répondent dans ce cimetière.

Sa morale : sans un minimum de recul et d'analyse, une rumeur devient une légende, une légende devient une vérité, et une vérité devient une histoire qu'on se raconte pendant des générations. C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui sur les réseaux sociaux.

Ni exilé, ni étranger : citoyen du monde

Interrogé sur l'exil, il refuse le mot. « Je suis celui qui a quitté le pays, mais le pays ne m'a pas quitté. »

Il assume plutôt une position double, qu'il vit comme un avantage : voir deux réalités à la fois. Il relève d'ailleurs le paradoxe avec humour. En Afrique, on court au supermarché acheter des produits européens. En Occident, on écume les marchés africains et on demande à la famille d'envoyer du poisson, de l'aubergine, du néré.

Sa conclusion sur l'identité est nette : personne sur cette terre ne détient un titre de propriété originel. Nous sommes tous, quelque part, des citoyens du monde. Cela ne l'empêche pas de porter des tenues africaines quand il est en Occident, et des tenues occidentales quand il est en Guinée, pour ne jamais perdre de vue d'où il vient.

Migration : trois façons de partir, une seule qui tient

C'est le terrain que le podcast connaît le mieux, et Tôla y apporte une expérience rare. Il explique avoir été parmi les premiers à documenter publiquement la route qui passe par l'Amérique latine pour rejoindre les États-Unis, à une époque où tout le monde ne regardait que la Méditerranée. Il l'a fait pour informer et pour alerter, pas pour encourager : cartels, violences, viols, décès en cours de route, et au bout du chemin, rarement l'eldorado espéré. Il avait aussi prévenu que cet afflux deviendrait un argument politique et que les lois se durciraient, ce qui lui a valu des attaques à l'époque. La suite lui a donné raison, des deux côtés de l'Atlantique.

Il distingue trois façons de partir. Par contrainte, quand la vie est en jeu, et c'est légitime. Par volonté, quand on a fait les démarches et qu'un pays a voulu de vous. Et par imitation, parce qu'un ami du quartier a posté ses photos. C'est cette troisième catégorie qu'il juge la plus triste, parce qu'elle repose sur une image et non sur un projet.

Son avertissement aux plus jeunes est direct. Arriver ne règle rien. Celui qui saute d'une pirogue en train de couler n'est pas sorti de l'eau pour autant : il doit continuer à nager. Se former, respecter les lois du pays, apprendre un métier. Sinon, dans trois ou quatre ans, le réveil sera brutal.

Le paraître, et ce qu'il coûte à la diaspora

Le passage sur les réseaux sociaux est sans concession. Il décrit une diaspora qui, au lieu d'être un pont, se retrouve trop souvent dans ce qu'il appelle les trois D : divertissement, distraction et division.

Il évoque les lives tournés dans des logements loués à la journée pour faire croire à une réussite, les voitures neuves prises à crédit pour la photo, les conseils de réussite donnés par des gens eux-mêmes endettés. « On veut plus le paraître que d'être. »

Il oppose à cela son propre parcours, qu'il n'avait jamais raconté publiquement : à son arrivée en Amérique du Nord, il est allé cueillir des pommes, l'un des rares travaux accessibles, dans un froid qui rentre dans les os, juste avant la neige. « Pour avoir le fruit de son effort, il faut d'abord passer par l'effort. »

La religion comme discipline, pas comme paravent

Son rapport à l'islam traverse tout l'entretien, et il l'explique avec une image de pharmacien. La religion, dit-il, est un médicament : à dose insuffisante, elle ne soigne rien, et en surdose, elle produit des extrémistes.

Ce qu'il en retient d'abord, c'est une discipline très concrète. Cinq prières par jour, ce sont cinq rendez-vous tenus, et cette rigueur déteint sur le reste : arriver à l'heure, tenir sa parole, faire correctement son travail.

Il est en revanche très critique envers une partie des autorités religieuses, et son analyse est d'abord économique avant d'être morale. Beaucoup d'imams n'ont pas d'activité propre et dépendent de dons, or la main qui donne est celle qui commande. Il pose alors une question qui dérange : dans un pays à majorité musulmane, comment se fait-il que la figure religieuse qui fasse aujourd'hui l'unanimité vienne de l'Église ? Et il ajoute une provocation assumée : plutôt que de multiplier les mosquées, il faudrait construire les gens qui y entrent, en rappelant que le Prophète, lui, n'a bâti que deux mosquées mais mené beaucoup de combats pour la justice.

Le prix de la parole, la peur et l'unité

Sur le courage, sa réponse est méthodique. La peur, dit-il, n'existe que sous deux formes : la peur d'un passé qu'on ne veut plus revivre, et la crainte d'un avenir qui n'est pas encore arrivé. Ni l'une ni l'autre n'est réelle au moment où on la ressent.

Il distingue aussi deux notions qu'on confond souvent : la patience et la résignation. La résignation, c'est accepter l'injustice sans réaction. La patience, c'est tenir ferme en sachant que le bout du tunnel existe.

Et il rappelle que ce qui protège, c'est le nombre. Les cas les plus durs ont frappé des personnes isolées. La phrase de Tôla que j'avais lue un jour sur un camion, et qui revient plusieurs fois dans l'épisode, prend ici tout son sens : l'effort de chacun fait le confort de tous. Il en propose une déclinaison directe : la résistance de chacun entraîne la libération de tous.

Il termine ce passage par l'histoire de Moïse, qui a passé quarante ans à unifier douze tribus avant de pouvoir faire sortir son peuple, et à qui il aura suffi de quarante jours d'absence pour que tout se défasse. Le progrès prend du temps. Le perdre prend un instant.

Le message à la diaspora

Pour finir, je lui demande ce qu'il dirait à un jeune qui hésite entre partir, rester ou s'engager sur place. Sa réponse évite les deux facilités habituelles.

Il refuse de dire que l'Occident est un mirage, parce que ce serait malhonnête : l'électricité, l'eau au robinet, les urgences, la sécurité, tout cela existe et change une vie. Mais il refuse aussi de laisser croire que c'est facile. Le même effort, sinon davantage, est exigé ici, sans oncle ni beau-frère pour dépanner en cas de coup dur.

Son conseil le plus concret concerne l'investissement. Beaucoup construisent au pays des maisons qu'ils ne verront jamais, parfois même démolies, dans un contexte où l'absence de justice rend tout investissement risqué. Sa recommandation : investir là où l'on vit, construire là où l'on est, et rappeler à ses enfants d'où ils viennent sans jamais leur faire sentir qu'ils sont étrangers. Parce qu'un enfant à qui on répète qu'il n'est pas chez lui ne se battra pas pour les postes de responsabilité.

Un épisode à écouter en entier

Le mot de la fin revient à la citation qui ouvre chaque épisode de Trajectly Podcast, celle d'Amadou Hampâté Bâ : si tu sais que tu ne sais pas, tu sauras ; si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu ne sauras pas. Tôla la reprend et la démultiplie en quatre catégories. Celui qui sait et qui sait qu'il sait : approche-toi de lui pour apprendre. Celui qui sait mais qui l'ignore : réveille-le, pour qu'il en réveille d'autres. Celui qui ne sait pas et qui l'admet : apprends-lui. Celui qui ne sait pas et refuse de le savoir : éloigne-toi, ou il finira par te contaminer.

Six heures quarante d'échange, trois parties, trente-quatre chapitres. Un épisode qui parle de nom, d'enfance, de camions, de langue, de foi, de migration et de courage, et qui rappelle qu'une trajectoire ne se résume jamais à un CV.

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