Étudiants guinéens : ce que révèlent 26 ans d'enquêtes du professeur Bano Barry

Redoublements massifs, montée du privé, concentration à Conakry : le Pr Alpha Amadou Bano Barry livre les résultats de l'étude la plus complète jamais réalisée sur les étudiants guinéens, dans l'épisode 23 de Trajectly Podcast.

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Qui sont vraiment les étudiants guinéens ? Comment vivent-ils, comment étudient-ils, et pourquoi tant d'entre eux échouent-ils au baccalauréat après un parcours sans redoublement ? Pour répondre à ces questions, il ne suffit pas d'avoir une opinion. Il faut des données. C'est exactement ce qu'a fait le professeur Alpha Amadou Bano Barry, sociologue, ancien ministre de l'Éducation nationale et enseignant-chercheur, invité pour la deuxième fois de Trajectly Podcast.

Pendant 26 ans, de 1998 à 2024, il a interrogé 16 239 étudiants au fil de quatre grandes enquêtes, financées sur ses propres ressources, sans un franc de l'État. Ce travail, le plus complet jamais réalisé sur les parcours scolaires et les conditions de vie des étudiants guinéens, est au cœur de son dernier livre, « Parcours scolaires, conditions d'études, de vie et de travail des étudiants guinéens de 1998 à 2024 », publié chez L'Harmattan. Retour sur un entretien dense, sans langue de bois, et riche d'enseignements.

Une enquête née d'une conviction : décider sur des faits, pas sur des opinions

L'idée remonte aux années de doctorat du professeur au Canada, où la lecture d'un ouvrage sur le parcours universitaire des étudiants québécois lui donne une ambition claire : faire la même chose pour la Guinée. Après un passage à l'Observatoire de la vie étudiante en France et une formation au logiciel d'analyse Modalisa, il lance sa première enquête en 1998.

Prévue pour cinq ans, l'étude sera finalement prolongée sur plus d'un quart de siècle, notamment pour intégrer un phénomène nouveau : l'essor des universités privées. Sa motivation, il la résume ainsi : en Guinée, l'éducation est comme le football, tout le monde a un avis. Lui a voulu remplacer les opinions par des évidences chiffrées.

Pourquoi les étudiants guinéens lisent-ils si peu ?

Premier constat frappant : seuls 13 % des étudiants lisent régulièrement un journal, et pratiquement aucun n'en achète. Pour le sociologue, ce n'est pas un problème d'étudiants, c'est un problème de système. La culture de la lecture se construit dès le primaire. Quand elle n'est pas installée à ce stade, l'université ne peut plus rattraper le retard.

Il pointe aussi la responsabilité des enseignants, avec cette image marquante : des professeurs du secondaire qui enseignent depuis des décennies avec le même cahier hérité de leur propre professeur, capables de réciter un cours sur « Les Soleils des indépendances » d'Ahmadou Kourouma sans avoir jamais ouvert le livre. La question de la lecture est donc inséparable de la qualité des enseignements, à tous les niveaux du système.

Le portrait de l'étudiant guinéen a profondément changé

Entre la première vague d'enquêtes (1998-2003) et la dernière (2023-2024), le profil type s'est transformé. La part des filles est passée de 18 % à 39 %. Les étudiants de la fin des années 90 venaient à 92 % des lycées publics. En 2024, 74 % des nouveaux étudiants ont obtenu leur bac dans un lycée privé. Un basculement spectaculaire du public vers le privé en une génération.

Sur la scolarisation des filles, le professeur apporte une nuance importante : la Guinée n'a plus de problème majeur d'accès à l'école primaire. À Conakry, il y a même plus de filles que de garçons au primaire. Le vrai problème, c'est le maintien à l'école. Quand un garçon redouble, il reste dans le système. Quand une fille redouble, la pression du mariage la fait souvent sortir. Résultat : peu de filles arrivent en terminale, alors même que leur taux de réussite au bac est égal ou supérieur à celui des garçons en sciences sociales et en sciences expérimentales.

Conakry concentre l'essentiel des chances

Autre constat fort du livre : 51 % des étudiants (et 63 % des étudiantes) ont obtenu leur baccalauréat à Conakry en 2023-2024, contre 26 % et 40 % à la fin des années 90.

L'explication est mécanique, et le professeur la résume par une image : l'école est comme un barrage hydroélectrique, plusieurs rivières forment un fleuve. Sans écoles primaires complètes, pas de collèges. Sans collèges, pas de lycées. Sans lycées, pas d'étudiants. Or 67 % des écoles primaires publiques du pays sont à cycle incomplet, une proportion qui monte à 76 % en milieu rural. Dans 19 préfectures sur les 26 années d'enquête, moins de 8 % des étudiants rencontrés avaient obtenu leur bac sur place.

Le privé accentue cette concentration : Conakry abrite 48 % des collèges et lycées privés du pays et 84 % des écoles primaires privées, alors qu'elle ne compte que 9 % des établissements secondaires publics. Le privé emploie d'ailleurs près du double d'enseignants du secondaire par rapport au public : 20 263 contre 10 864.

La réussite du privé s'explique, elle ne tient pas du miracle

Pourquoi les élèves du privé réussissent-ils mieux ? Le sociologue avance quatre facteurs, données à l'appui. D'abord le capital culturel des familles, qui encadrent les devoirs et paient des répétiteurs à domicile, surtout en français et en mathématiques. Ensuite des effectifs normalisés, entre 25 et 35 élèves par classe. Puis la qualification des enseignants : 62 % des enseignants du primaire public ont un niveau inférieur au baccalauréat, contre moins de 15 % dans le privé. Enfin, le privé recrute les meilleurs enseignants, y compris ceux du public qui y interviennent en prestation.

Sa formule est parlante : quand une école privée affiche 100 % d'admis, elle devrait préciser que ces résultats viennent d'abord des familles.

Le paradoxe des redoublements : un système qui triche avec lui-même

C'est peut-être le constat le plus fort du livre. Les redoublements sont quasi inexistants dans les classes intermédiaires, mais explosent dans les classes d'examen, jusqu'à 90 % au baccalauréat. L'explication du professeur est limpide : les enseignants ont collectivement décidé, sans jamais se concerter, que seul l'examen fait redoubler. Le laxisme des classes intermédiaires produit l'hécatombe des classes d'examen.

Il décrit aussi des pratiques de contournement massives, comme la « session rapprochée » : un élève qui échoue au brevet s'installe malgré tout en classe supérieure et repasse l'examen l'année suivante, tout en poursuivant sa scolarité. Un phénomène qui concernerait 15 000 à 20 000 candidats. Résultat : sur dix candidats au bac, quatre sont des redoublants et deux des triplants. 60 % des places en classe d'examen sont occupées par des élèves ayant déjà échoué.

Autre révélation dérangeante : les taux de réussite au baccalauréat chutent à l'arrivée d'un nouveau régime, puis remontent de façon spectaculaire l'année suivante. Des résultats pilotés politiquement plutôt que pédagogiquement, chaque nouveau ministre cherchant à discréditer son prédécesseur.

Des étudiants qui travaillent de plus en plus

Les conditions matérielles se sont durcies. La part des étudiants boursiers est passée de 87 % en 2013 à 55 % en 2024, pendant que la part de ceux qui exercent une activité rémunérée grimpait d'environ 30 % à 70 %.

Le professeur y ajoute une explication institutionnelle méconnue : les emplois du temps sur trois jours, inventés à l'université de Sonfonia par manque de salles, puis copiés partout par mimétisme. Le temps libéré n'a pas été investi dans l'apprentissage, mais dans des activités informelles : taxi-moto, commerce, cours de répétition.

Choisir sa filière : la reproduction sociale à l'œuvre

En s'appuyant sur la sociologie de Pierre Bourdieu, l'étude montre que les choix de filières reproduisent largement les professions familiales : les enfants de fonctionnaires vont vers le droit et l'économie, les enfants de médecins vers la médecine. Le tout dans un pays sans aucun conseiller d'orientation au collège comme au lycée, et où des filières très demandées sur le marché de l'emploi, comme le suivi-évaluation, la criminologie ou la démographie, n'existent tout simplement pas à l'université.

Le conseil du professeur aux jeunes est sans détour : privilégier les filières scientifiques et utiles plutôt que les choix par mimétisme. Celui qui a fait des mathématiques peut ensuite faire de la sociologie. L'inverse est beaucoup plus difficile.

La réforme qu'il aurait voulu mener : une deuxième session au baccalauréat

Interrogé sur la réforme prioritaire, le professeur raconte un épisode révélateur. Ministre, il avait proposé d'instaurer une deuxième session au baccalauréat, comme cela existait en Guinée dans les années 60 et comme cela existe presque partout dans le monde. Ses données montraient que 20 % des candidats échouaient avec une moyenne entre 9 et 9,99, souvent dans deux matières seulement. Tout le gouvernement était d'accord. Un seul homme a bloqué le projet, sans même le présenter en conseil des ministres.

Son message final aux étudiants, lui, tient en un mot répété comme un mantra : étudier. « Battez-vous contre vous-même, contre votre paresse, contre la facilité. Étudiez, et laissez à Dieu le soin de dévoiler votre destin. »

Pour aller plus loin

Cet article ne restitue qu'une partie d'un entretien exceptionnel de près de trois heures. Pour entendre le professeur Bano Barry raconter l'histoire des universités guinéennes, les fraudes aux examens ou encore son regard sur la migration étudiante, écoutez l'épisode 23 de Trajectly Podcast, disponible sur YouTube et Spotify.

Le livre « Parcours scolaires, conditions d'études, de vie et de travail des étudiants guinéens de 1998 à 2024 » est disponible en librairie, sur Amazon et sur le site de L'Harmattan.

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Cet article est tiré de l'épisode 23 de Trajectly Podcast. Écoutez l'épisode complet sur YouTube et Spotify.

Trajectly est le podcast des trajectoires migratoires, personnelles et professionnelles. Animé par Telly Diallo, juriste, auteur, entrepreneur et consultant.