Partir pour apprendre, revenir pour bâtir : le parcours de Mohamed Kefing Kaba
Financier installé en France depuis dix-sept ans, Mohamed Kefing Kaba a fondé NiE et l'application NiE Santé pour faciliter l'accès à l'information et aux soins en Guinée. Son parcours, le terrain, et ce que la diaspora peut apporter.
« Nos pays sont immensément riches en ressources naturelles, mais immensément pauvres en capital humain. » La phrase résume bien Mohamed Kefing Kaba. Financier de formation, installé en France depuis dix-sept ans, il a fondé NiE, une entreprise technologique guinéenne, et lancé NiE Santé, une application qui aide les patients en Guinée à trouver le bon établissement, le bon médecin et la bonne information au bon moment.
Pour le trente-et-unième épisode de TrajectlyHub le Podcast, j'ai voulu comprendre comment on passe d'une idée née d'une difficulté familiale à une solution utilisée sur le terrain, et ce que cela dit du rôle que la diaspora peut jouer pour son pays.
L'épisode s'ouvre, comme d'habitude, sur la phrase d'Amadou Hampâté Bâ : « Si tu sais que tu ne sais pas, tu sauras. Si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu ne sauras pas. »
Une envie d'entreprendre construite avec le temps
Kefing le dit franchement : il n'était pas de ces jeunes qui font du commerce dès le collège. Sa volonté d'entreprendre s'est construite avec le temps, en observant ce qui se passait autour de lui. Plus le temps passait, plus il comprenait que pour être utile à la société, il fallait aussi « mettre la main à la pâte ».
Il a un message pour la jeunesse guinéenne, qui a tendance à se tourner vers le public : « Le public ne peut pas tout faire. » Tout le monde veut travailler dans les bureaux, dans l'administration. Pour lui, il faut aller au-delà, participer à l'économie nationale et réfléchir ensemble.
Ses premiers pas d'entrepreneur passent par l'immobilier, l'agriculture et l'élevage, comme beaucoup dans la diaspora. Des investissements qui ne marchent pas tout de suite. Il ne s'arrête pas pour autant. Il se décrit comme quelqu'un de résilient, qui avance malgré les échecs, et voit dans chaque échec une occasion de mieux recommencer. En 2024, il crée d'abord un cabinet de conseil en finance islamique, un domaine qui l'intéresse autant que la finance conventionnelle.
De Conakry à Paris
Kefing a fait toute sa scolarité en Guinée, de l'école primaire jusqu'à ses deux premières années d'université. Bon élève, poussé par une famille qui répétait qu'apprendre était le chemin pour réussir, il obtient son bac en 2007 en sciences mathématiques. Il hésite longtemps : physique, mathématiques, ingénierie ? Il choisit finalement l'économie et la finance, parce qu'il veut une formation « vivante », qui aide à comprendre comment se comportent les ménages, les entreprises et l'État.
Après un passage à l'université Kofi Annan puis à l'université de Sonfonia, il arrive en France en 2009 pour continuer ses études. Lille, Arras, Grenoble, puis de nouveau Lille, avant de s'installer à Paris en 2019. Il travaille aujourd'hui dans la direction financière d'une entreprise, où le numérique, la donnée et l'intelligence artificielle prennent chaque année plus de place.
L'échange a réveillé des souvenirs communs : nous sommes tous les deux passés par l'université Kofi Annan, à quelques années d'écart, à l'époque où le système LMD venait d'arriver en Guinée.
Le déclic : une information introuvable
L'idée de NiE naît d'une expérience personnelle. Fin 2024, sa famille doit trouver des soins pour sa mère en Guinée. Le bon médecin, le bon diagnostic, le bon établissement : rien n'est simple. Les informations ne sont pas disponibles, les établissements capables de la prendre en charge ne sont pas connus. Il faut demander à des amis, à des connaissances. Elle finira par être soignée en Tunisie, comme dans beaucoup de familles qui en ont la possibilité, et elle va bien aujourd'hui.
Après coup, Kefing comprend que des établissements et des médecins capables de la soigner existaient en Guinée. Le problème n'était pas seulement l'offre de soins, mais l'accès à l'information. Il se demande alors : pourquoi ne pas utiliser le numérique, qu'il manie tous les jours dans son métier, pour mettre « la bonne information, au bon moment, à la bonne personne » ? Beaucoup de jeunes Guinéens ont un smartphone. C'est par là qu'il faut passer.
NiE, « Nous intervenons ensemble »
NiE est créée en décembre 2025. Le nom veut dire « Nous intervenons ensemble ». Kefing explique aussi que, dans plusieurs langues de Guinée, le mot renvoie à la vie, à l'âme, à ce qui fait vivre. L'entreprise veut intervenir dans quatre domaines qu'il juge stratégiques pour le pays : la santé, l'éducation, les services et les industries. Avec toujours la même philosophie : connecter les acteurs d'un même écosystème pour qu'ils se parlent et créent de la valeur ensemble.
La santé vient en premier, à cause de son histoire, mais pas seulement. « Lorsqu'on est en bonne santé, on peut réaliser de grands projets, avoir de grands rêves. »
Tout le travail de départ a été fait depuis Paris : la réflexion, le développement d'une première version avec un développeur, les échanges avec des médecins et des patients pour tester l'usage. Il reste lié au pays, mais il insiste : il n'a pas été nécessaire de vivre en Guinée pour lancer le projet. Il a ensuite présenté la solution lors d'un événement technologique en février 2026, où elle a été remarquée, et où le contact avec le terrain l'a poussé à repenser une deuxième version.
Ce que fait NiE Santé, concrètement
NiE Santé est une plateforme web et mobile, disponible sur Android et iPhone depuis février 2026, et gratuite pour les patients. Pour un patient, elle permet de :
- trouver, par géolocalisation, les établissements les plus proches dans un rayon de 50 kilomètres : pharmacies, hôpitaux, cliniques, centres de santé ;
- consulter leurs informations essentielles : adresse, téléphone, médecins par spécialité, horaires ;
- prendre rendez-vous ;
- recevoir les campagnes de sensibilisation, de dépistage ou de vaccination, et les informations des pharmacies sur la disponibilité des médicaments.
Au moment de l'enregistrement, environ 300 établissements étaient référencés et six médecins avaient rejoint la plateforme. La suite est en développement : un mode hors connexion pour les zones rurales, un dossier médical standardisé aux normes internationales et la téléconsultation, qui pourrait aussi relier des patients à des médecins guinéens de la diaspora.
Le modèle économique repose sur les professionnels de santé, qui financent le service. Côté réglementation, Kefing a fait un choix clair : NiE est une entreprise technologique de mise en relation, pas une entreprise médicale. L'application ne pose pas de diagnostic. Il relève d'ailleurs qu'il n'existe aujourd'hui aucune loi en Guinée qui encadre la téléconsultation et précise qui est responsable de quoi. Pour lui, les entrepreneurs ont un rôle à jouer pour pousser le régulateur à avancer.
Le Sénégal et la Côte d'Ivoire sont déjà prévus dans l'architecture de l'application, mais désactivés pour l'instant. Il faut d'abord que la solution soit adoptée en Guinée, et une installation dans ces pays demandera de créer une structure locale.
Le vrai défi : l'adoption
Sur place, deux choses l'ont surpris. La première est positive. On parle souvent de la méfiance entre la diaspora et les Guinéens restés au pays, de ceux qui arrivent avec leurs idées et ceux qui ferment la porte. Kefing a vécu l'inverse : il a été bien reçu, bien orienté, et a trouvé un écosystème de jeunes entrepreneurs dynamiques prêts à accompagner les nouveaux venus.
La seconde est le vrai défi : l'adoption. Il la raconte avec une anecdote. Venu acheter un mouton, il présente NiE Santé au vendeur, qui accepte de télécharger l'application. Mais une fois devant l'écran, le vendeur lui demande de lui montrer comment faire. « J'ai compris tout de suite que ce n'était pas très facile, même si on a le smartphone, même si on a le numérique. » C'est ce qui l'a conduit à garder les fonctions plus complexes pour plus tard et à laisser aux utilisateurs le temps de grandir avec la technologie.
La diaspora face à la réalité du terrain
Je lui ai parlé de l'image que la diaspora se fait souvent du retour : on part avec des compétences, un peu d'économies, beaucoup de bonne volonté, et on se dit que le reste suivra. Mais il y a la réalité du terrain. Kefing en est la preuve : on peut lancer un projet depuis l'étranger, à condition de rester connecté au pays, d'écouter les acteurs locaux et d'accepter d'adapter sa solution.
Pour que la diaspora ait un impact à grande échelle, il faut un environnement favorable, et c'est d'abord la responsabilité de l'État. Il cite l'exemple de la Chine, qui envoie ses étudiants se former à l'étranger dans des domaines précis, puis les fait revenir. Il pense aussi que les associations de la diaspora devraient oser dire à ceux qu'elles accompagnent : à terme, il faut penser à rentrer. Il salue une association de la diaspora guinéenne qui organise depuis plusieurs années des forums d'étudiants et d'entrepreneurs, et rappelle qu'on ne peut pas tout faire seul.
Partir pour apprendre, revenir pour bâtir
La question des départs me tient à cœur, j'y ai consacré un livre. Je voulais connaître le regard de quelqu'un qui a un pied de chaque côté. Pour Kefing, la jeunesse doit partir, mais pour se former et revenir faire rayonner la Guinée. Il rappelle que la Chine était aussi pauvre que les pays africains il y a cinquante ans. « On a ces capacités-là. »
Il regrette qu'on ait « tellement vendu le rêve européen » que beaucoup ne voient pas qu'ils seraient plus utiles à Conakry, à Labé ou à Mamou qu'à Paris, Londres ou Singapour. Partir par la mer, c'est d'abord mettre sa vie en danger, et celle de sa famille. Et à l'arrivée, il faut souvent de longues années pour être reconnu sur le plan administratif. C'est aussi le rôle de ceux qui ont fait l'expérience de l'Europe de le dire.
Résilience, espoir, et un conseil de père
Pour l'avenir, Kefing garde deux mots : la résilience et l'espoir. Aller au-delà des obstacles, se relever, avancer à petits pas. Et croire qu'une entreprise technologique dirigée par un Guinéen peut devenir une référence en Afrique de l'Ouest et au-delà. « Il faut croire qu'on peut le faire pour pouvoir le faire. »
À la fin, je lui ai demandé une citation. Il a choisi une parole de son père, qui l'accompagne au quotidien : il faut être droit, il faut être juste. « Lorsqu'on est juste et droit, on finit toujours par réussir. »
Et vous, qu'est-ce qui vous donnerait envie de contribuer à votre pays d'origine ? Vous pouvez répondre en commentaire sur YouTube.
Pour aller plus loin
Regardez l'épisode 31 sur YouTube : Partir pour apprendre, revenir pour bâtir, avec Mohamed Kefing Kaba.
Découvrez NiE et NiE Santé, disponible sur Android et sur iPhone.
Pour prolonger, lisez aussi notre article sur l'épisode 30 avec Guillaume Bangoura, Vivre en France, agir pour la Guinée, et celui sur l'épisode 29 avec Sally Bilaly Sow, Partir, rester ou revenir ?