Épisode 4 : Valéry Ntwali, Congo, Rwanda et résilience

Valéry Ntwali, avocat et chercheur congolais, parle de son enfance au Kivu, de son parcours en Europe et de la paix entre la RDC et le Rwanda.

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Portrait de Valéry Ntwali, avocat et chercheur congolais

Valéry Ntwali est avocat, enseignant et chercheur. Originaire de la région du Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo, il a grandi au rythme des conflits qui secouent la région des Grands Lacs depuis les années 90. Il vit aujourd'hui en Europe et prépare une thèse sur la sécurité collective et les groupes armés dans cette région. Dans cet épisode 4, il raconte son enfance, ses études de droit, son métier d'avocat, ses choix de chercheur et sa lecture de la situation entre la RDC et le Rwanda.

Nous nous sommes rencontrés il y a sept ans dans un programme d'études en Europe et nous sommes restés en contact. Pour décrire son parcours en trois mots, il choisit le courage, l'engagement et la résilience.

Être migrant, c'est quoi ?

Avant d'entrer dans son histoire, je rappelle une idée qui revient souvent dans ce podcast : être migrant, ce n'est pas seulement traverser des mers. C'est aussi partir étudier, travailler ou s'expatrier. Un Européen qui vit et travaille en Afrique est lui aussi un migrant, même si on préfère parler d'expatrié. Valéry le formule à sa manière : on devient migrant dès qu'on quitte son pays, y compris celui qui est en transit. Réduire la migration aux personnes en détresse ou aux demandeurs d'asile ne reflète pas la réalité.

Pour lui, la personne qui vit entre deux pays devient un pont. On répond d'un côté aux questions sur l'Occident, de l'autre aux questions sur l'Afrique, tout en apprenant à vivre dans le pays d'accueil sans oublier ses traditions et ses valeurs.

Une enfance entre Bukavu et le village

Valéry vient de l'est du Congo, d'une région frontalière du Rwanda, du Burundi et de l'Ouganda. Il décrit un pays d'une grande richesse historique et naturelle, avec des lacs magnifiques et d'anciens royaumes, mais marqué par la guerre depuis la fin des années 90. Il y voit trente ans de conflits, ce qui explique la résilience des habitants.

Il est né à la fin des années 80, quelques années avant l'arrivée massive de réfugiés après le génocide au Rwanda. Il a commencé l'école au village, puis a été envoyé à Bukavu chez des proches, très jeune, dans une école privée. Sa scolarité a été bousculée par les guerres successives : des jours sans école, des attaques armées, des familles qui se cachent dans les forêts. En 2001, sa famille, qui vivait de l'agriculture et de l'élevage, a été pillée une nuit par des rebelles et a dû fuir vers Bukavu. C'est là qu'il a terminé le primaire, fait le secondaire et obtenu son bac.

Du bac en psychopédagogie aux études de droit

Valéry a fait la section psychopédagogie, qui prépare à l'enseignement. Au Congo, on peut ensuite choisir librement sa filière à l'université : ses collègues qui avaient fait latin-philo sont parfois devenus médecins. Il explique que le système secondaire s'inspire de l'ancien système belge, avec des choix de filières à partir de la troisième année.

Son parcours universitaire a commencé par un faux départ. Il voulait faire les sciences politiques pour devenir acteur politique. Sa famille, elle, avait d'autres plans : la médecine, la géologie, ou le droit comme le voulait son père. Influencé par ses camarades, il s'est d'abord inscrit en agronomie, où le premier cours, de mathématiques, l'a vite perdu. Il a essayé la médecine, mais l'a quittée en voyant les malades. Il s'est finalement inscrit en droit à l'université catholique de Bukavu, avec trois semaines de retard, en se disant qu'un avocat peut aussi faire de la politique.

Je lui ai fait remarquer que l'orientation reste un vrai problème pour beaucoup de jeunes Africains : on choisit sans conseil et sans recul, ou on est poussé vers une filière qu'on n'a pas choisie. J'ai aussi rappelé que nos systèmes éducatifs gagneraient à évoluer et à se moderniser. Valéry se souvient d'un cours d'introduction à la science politique et d'un professeur qui lui a transmis cette passion. Il raconte aussi, avec humour, la fois où un professeur l'a interrogé, alors qu'il bavardait en classe, sur l'affaire de la fonderie de Trail, à l'origine du droit international de l'environnement : un camarade a lancé une remarque sur son goût pour la politique, le cours a dévié, et il a été sauvé.

Avocat au Congo : une profession sans pitié

Après la faculté, il a aidé des étudiants dans leurs mémoires pour gagner sa vie, puis a rejoint le cabinet d'un ancien avec un ami. Il décrit une profession où l'ancienneté pèse très lourd et où l'on cherche parfois à intimider les jeunes. Il refuse de courber l'échine : devant le tribunal, tout le monde est avocat, y compris face à un ancien professeur.

Il garde un souvenir marquant d'un procès devant la cour militaire. Avec six autres jeunes avocats, il défendait un homme poursuivi dans une affaire de mouvement insurrectionnel. L'auditeur supérieur a tenté de les déstabiliser en raillant leur jeunesse. Les avocats ont demandé un renvoi pour préparer le dossier et ont refusé de comparaître tant que les propos rabaissants n'étaient pas retirés. Pour Valéry, les droits de la défense sont sacrés.

À ses yeux, un bon avocat réunit trois qualités : le travail, parce qu'un avocat ne finit jamais d'étudier, la probité morale, et le respect de la déontologie.

De l'avocat au chercheur

Malgré sa progression au cabinet, Valéry est resté passionné de recherche. Il a quitté le cabinet après une spécialisation en droits de l'homme et droit international humanitaire. Il visait une thèse en droit, mais a dû faire un autre master, en études internationales, où nous nous sommes rencontrés. Il s'est ensuite inscrit en thèse en France, en science politique. Il n'abandonne pas le droit pour autant et envisage une thèse de droit plus tard. À un collègue juriste qui lui reprochait un article de sociologie sur la délinquance à Bukavu, il répond que l'interdisciplinarité est une force : le droit touche presque tous les rapports de la vie en société.

Sa thèse porte sur l'expérience africaine de la régionalisation de la sécurité collective et sur les groupes armés dans la région des Grands Lacs, où la RDC, le Burundi, le Rwanda et l'Ouganda sont impliqués. Il s'y rend de temps en temps pour de l'observation ethnographique, en prenant des précautions : dans une zone de conflit, les entretiens avec des militaires ou des responsables politiques sont rarement fiables.

Les causes de la migration congolaise

Pour Valéry, les causes rejoignent celles de la migration guinéenne que j'analyse dans mon livre Les trajectoires migratoires guinéennes au-delà des chiffres, mais elles sont aggravées par les conflits. Première cause : l'instabilité politique et des guerres qui durent depuis plus de vingt-cinq ans. Elles ont empêché le développement d'une économie et fait monter le chômage des jeunes. Il y a aussi de nombreux déplacés internes, souvent peu étudiés. Dans les régions minières, une partie de la jeunesse se dirige vers les mines artisanales. À Kinshasa, la pression familiale et la valeur accordée aux diplômes obtenus en Occident poussent aussi au départ.

Je souligne aussi que l'essentiel des flux migratoires africains se fait à l'intérieur du continent, contrairement à ce que les médias donnent parfois à croire.

Son arrivée en Europe

Valéry dit avoir eu peu de difficultés administratives à l'arrivée, parce que des aînés ont accompagné sa promotion à la préfecture, pour l'ouverture d'un compte bancaire ou l'installation. Cette solidarité africaine a beaucoup compté. Les difficultés restent surtout financières, car en quittant l'Afrique, on pense que les moyens suivent. Pour lui, l'expérience migratoire se résume en un mot : la résilience, parce que c'est un combat de tous les jours, entre le séjour, le travail et les titres de séjour.

RDC et Rwanda : ce qu'il observe sur le terrain

Valéry précise qu'il admire le Rwanda pour sa résilience, sa discipline et sa propreté, sans soutenir un pouvoir en particulier. Il dénonce le conflit à l'est de la RDC et appelle à ce que le pays retrouve la souveraineté sur son territoire. Il rappelle que les deux pays sont voisins pour toujours, et que les acteurs qui sont là aujourd'hui passeront.

Il fait une observation que j'ai trouvée forte : sur le terrain, les populations des deux côtés de la frontière continuent de se côtoyer. Les gens traversent avec une simple carte d'identité, pour travailler, commercer ou passer le week-end, même quand les armées s'affrontent. Pour lui, il n'y a pas de déficit de vivre ensemble entre les peuples. Le problème vient de l'irresponsabilité de certains acteurs politiques et militaires, qui veulent conserver le pouvoir, et des intérêts internationaux autour des minerais stratégiques. Il estime que la paix est possible si les Africains prennent leurs responsabilités et cherchent des solutions africaines à des problèmes africains.

Il appelle la diaspora à parler d'une même voix, quelle que soit la nationalité, pour rappeler aux dirigeants que la conservation du pouvoir ne doit pas passer avant le développement. Il regrette une Union africaine trop peu efficace et rappelle que la paix et le développement vont ensemble.

Valeurs, retour et proverbes

Parmi ses valeurs, il cite l'acceptation de soi, la détermination et le vivre ensemble. Il critique aussi les discours qui présentent les migrants comme responsables du chômage ou des difficultés sociales, alors qu'on oublie leur apport au pays d'accueil. Sur son avenir, il refuse de se fixer : il s'adaptera aux opportunités, qu'elles soient en France, en Guinée, au Ghana, au Rwanda ou au Congo. Je partage cette ouverture d'esprit : l'Afrique devrait être pensée comme un espace commun.

Il partage un proverbe de sa langue maternelle, le mashi, qui dit que l'union fait la force, et qu'en restant désunis, on perd doublement. Il cite aussi une phrase qui m'accompagne et que je répète souvent : si tu sais que tu ne sais pas, tu sauras. Si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu ne sauras pas.

Son message final aux Africains : chercher à la fois la paix et le développement, parce que l'un ne va pas sans l'autre, mettre l'ethnie et la tribu de côté pour penser à l'unité, et ne pas attendre que le monde nous attende. Cet épisode éclaire aussi les réalités que j'aborde dans l'épisode 8.

Ce que je retiens

Valéry a grandi dans une région en guerre et en a fait un objet de recherche, avec rigueur et sans haine. Son regard sur la frontière entre le Congo et le Rwanda rappelle une chose simple : les peuples se parlent, ce sont les calculs politiques qui divisent.

Retrouvez l'épisode 4 sur YouTube.