Épisode 18 : Du Burkina Faso à l'Égypte, d'un centre d'appels à l'IA
Abdel Nasser Ouedraogo, Burkinabè installé au Caire depuis 2012, raconte dix ans de centre d'appels, le saut chez Microsoft et la création de sa société d'IA.
Quand on parle de migration africaine, on pense presque toujours à l'Europe. Pourtant, la majorité des Africains qui quittent leur pays restent sur le continent. Cet épisode raconte l'une de ces trajectoires, celle d'Abdel Nasser Ouedraogo, né et grandi à Ouagadougou, au Burkina Faso, et installé au Caire depuis plus de quinze ans.
Je le connais bien. À mon arrivée en Égypte, c'est lui qui m'a formé dans une entreprise de télécommunications, puis il a été mon superviseur. Cet échange, c'était donc d'abord des retrouvailles, et j'avais envie que son parcours soit entendu.
Dans cet épisode, Abdel Nasser revient sur son arrivée en Égypte, ses dix ans dans la même entreprise, son passage vers le métier d'ingénieur chez Microsoft, puis la création de sa société d'intelligence artificielle.
Arriver au Caire en 2012
Abdel Nasser arrive en Égypte à la fin du mois de janvier 2012. Il vient du football, qu'il a pratiqué à un bon niveau, y compris au Ghana. Une blessure au genou et des essais qui n'aboutissent pas changent ses plans. Il reste en Égypte et doit se réinventer.
Les premières semaines sont un choc. Il ne parle pas l'arabe égyptien, la nourriture le déroute, et le rythme de vie n'a rien à voir avec ce qu'il connaissait. Il raconte pourtant que son prénom, qui est aussi celui d'un ancien président égyptien, lui a ouvert beaucoup de portes. Il a aussi croisé des personnes formidables qui l'ont aidé à s'intégrer, et il garde de ces années des souvenirs qu'il n'oubliera pas.
Dix ans dans la même entreprise
En février 2013, il entre dans un centre d'appels, qui travaille en partenariat avec le Québec. Dix ans plus tard, il y est toujours. Pour lui, cette durée n'est pas du temps perdu. Quand on est loin de chez soi, la stabilité compte : le visa, le permis de travail, un travail qui permet de vivre. Et une personne qui apprend vite, dit-il, comprend comment une organisation fonctionne avant de passer à autre chose.
Il y a connu une progression régulière : agent, puis formateur, superviseur et responsable des opérations. Son objectif de départ était clair. Il voulait devenir chef d'équipe, et il s'est donné les moyens de comprendre les choses bien plus vite que les autres, sans se comparer à eux mais pour se dépasser lui-même.
Manager sans passeport local
Gérer des équipes dans un pays qui n'est pas le sien, c'est selon lui une école d'humilité. Il faut d'abord gagner sa légitimité. Il m'a expliqué qu'il a toujours refusé de voir ses collaborateurs comme des numéros. Avec une équipe de dix-huit personnes, il adaptait son approche à chacune, pour dire la même chose de façon qu'elle soit comprise.
Il tient à une règle simple : celui qui mérite, il le défend, quelle que soit sa nationalité ou sa couleur de peau. Et il sépare un conflit personnel de la qualité du travail.
Quand je lui demande s'il a connu des moments de doute, sa réponse est claire. Il se demandait toujours ce que lui pouvait changer, plutôt que ce que les autres devaient faire pour que sa situation change. Cette question lui a servi de boussole.
Le saut vers Microsoft en 2023
En 2023, il quitte le poste de responsable pour une formation d'ingénieur support chez Microsoft. Pour beaucoup, c'était un risque, puisqu'il laissait une position confortable pour recommencer à apprendre. La formation était en anglais, avec un vocabulaire technique qu'il n'avait pas l'habitude de manier.
Il a compensé par le travail. Pendant que d'autres profitaient des pauses, il a monté son propre environnement de test avec des machines virtuelles pour s'exercer, essayer, rater et recommencer. À la mise en production, il faisait partie des meilleurs de son groupe. Aujourd'hui, il travaille comme ingénieur support sur Microsoft 365 et Exchange Online pour des clients entreprises.
Anya AI, une entreprise d'intelligence artificielle depuis l'Égypte
Avec une cofondatrice, Abdel Nasser a lancé Anya AI. L'idée est née d'un constat : toute sa carrière, il a travaillé pour des clients d'autres pays. Il voulait construire quelque chose pour l'Afrique, avec des ingénieurs africains, notamment au Congo et au Burkina Faso.
Concrètement, l'entreprise conçoit des sites web, des plateformes et des agents d'intelligence artificielle. Un agent peut discuter avec des clients, comprendre leur besoin et proposer une solution, là où il fallait avant un formulaire ou une équipe au téléphone. Son message est simple : il s'agit de passer d'un fonctionnement manuel à un fonctionnement intelligent, avec une vraie valeur ajoutée et pas seulement un effet de mode.
Il parle aussi des difficultés. En Afrique, une entreprise locale doit encore gagner la confiance de ses clients, parfois méfiants face à une société africaine. Sa réponse : montrer des résultats, faire des démonstrations et construire la relation pas à pas.
Rester Burkinabè, vivre en Égypte
Après plus de dix ans, se sent-il chez lui au Caire ? Il vit bien en Égypte, il y travaille et il y a sa vie. Mais pour lui, un expatrié ne doit jamais oublier d'où il vient. Ses origines restent ses origines, et il est convaincu que sa vie doit se terminer dans son pays. Il souhaite aussi que ses enfants reçoivent une éducation africaine.
Le conseil aux jeunes qui hésitent à partir
Je lui ai demandé ce qu'il dirait à un jeune qui hésite entre l'Europe et un autre pays africain. Sa réponse tient en une idée : ne pars pas à l'aventure sans but. Pose-toi la question de ce que tu veux apprendre ou construire, et garde l'objectif comme une direction, pas comme une finalité. Si le premier projet échoue, un but de départ aide à rebondir au lieu de tout perdre. Lui est parti du football, est passé par un centre d'appels, et il construit aujourd'hui des solutions d'intelligence artificielle.
Ce qu'il retient de son parcours
Il résume sa trajectoire ainsi : un jeune de Ouagadougou parti construire loin de chez lui, qui a passé dix ans à répondre aux besoins des autres et qui apprend maintenant à construire les siens. Il avoue aussi la part moins visible du parcours, la solitude et le manque de la famille, qu'il transforme en moteur.
Ce qu'il veut qu'on retienne : il existe d'autres chemins que l'Europe ou l'Occident, et un Burkinabè peut très bien commencer dans un centre d'appels et finir par concevoir des solutions d'intelligence artificielle pour des entreprises et des institutions.
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