Épisode 14 : Rêve américain ou illusion, ce que vivent les migrants guinéens
Le Dr Mamadou Sounoussy Diallo, socio-anthropologue, explique comment les migrants guinéens s'adaptent au durcissement de la politique migratoire américaine.
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025, la route vers les États-Unis s'est durcie pour beaucoup de migrants africains. Que deviennent les Guinéens qui avaient fait de l'Amérique leur nouvelle destination ? C'est le sujet de cet épisode avec le Dr Mamadou Sounoussy Diallo, docteur en socio-anthropologie et enseignant chercheur à l'université Général Lansana Conté de Sonfonia, en Guinée.
Début février, il était à Grenoble pour un colloque international consacré à Trump et aux frontières. Il y a présenté ses travaux sur les stratégies d'adaptation des migrants guinéens face au durcissement des contrôles frontaliers américains. Nous avons été mis en relation par le professeur Alpha Amadou Bano Barry, que j'avais reçu dans un épisode précédent.
Un chercheur qui a grandi avec les livres
Le Dr Diallo raconte que sa vocation est née très tôt, à l'école coranique de son grand-père, qui l'a poussé vers la lecture. Il a ensuite fréquenté les petites bibliothèques de son village et de sa préfecture, puis l'université, où il a fait ses premières enquêtes de terrain. Il a soutenu sa thèse à Abidjan, enseigne aujourd'hui à l'université et travaille aussi sur l'évaluation des formations et des établissements d'enseignement supérieur. Il préside par ailleurs une organisation qui promeut les langues maternelles à travers l'écriture ADLaM.
Qu'est-ce que la migration ?
Pour lui, c'est un fait social très ancien, qui désigne tout déplacement humain d'un point à un autre, à l'intérieur d'un pays ou vers l'extérieur, pour des raisons économiques, politiques, socioculturelles ou environnementales. Il rappelle que c'est aussi un fait très politique : un migrant très diplômé est accueilli à bras ouverts, alors que celui qui arrive avec peu de ressources devient vite un problème.
Pourquoi les Guinéens sont partis vers les États-Unis
Quand l'Europe s'est fermée, une nouvelle route s'est ouverte, via le Nicaragua puis le Mexique. Le Dr Diallo a vu partir des étudiants, des voisins, des commerçants. Selon lui, la politique migratoire américaine de 2022 à 2024 a aussi servi à renouveler une population vieillissante. Il cite des cas de familles qui s'endettent pour financer le voyage, parfois pour des sommes très élevées, et d'autres qui parviennent à rembourser, ce qui encourage de nouveaux départs.
Sur les causes, sa lecture est nette : au delà de la pauvreté, il pointe la mauvaise gouvernance, le clientélisme et la distribution des emplois selon la fidélité politique. Pour lui, cela pèse davantage dans les départs que le simple manque d'argent, puisque les sommes réunies pour partir montrent qu'il y a des ressources.
Migrer pour payer la retraite des autres ?
Je lui ai posé la question de l'idée selon laquelle l'Occident aurait besoin de la migration pour compenser le vieillissement de sa population. Il répond que, d'après lui, ce n'est pas une théorie du complot mais une réalité de politique démographique et économique : les migrants travaillent dur, paient des impôts et des taxes, et soutiennent l'économie des pays d'accueil. Il parle aussi d'une fuite des cerveaux organisée, avec des dispositifs comme le passeport talent qui incitent les meilleurs étudiants africains à rester. Ce sont ses analyses, et il travaille justement à documenter combien d'étudiants guinéens partis en France ne sont pas rentrés et pourquoi.
Il insiste sur un point : ce ne sont pas seulement les diplômés qui partent. Des artisans, des chauffeurs, des électriciens, des plombiers très compétents quittent aussi le pays, et la Guinée perd à la fois ses cerveaux et sa main-d'œuvre qualifiée.
Ce que le durcissement de la politique américaine a changé
D'après les témoignages qu'il a recueillis, les conditions de vie et de travail se sont fortement dégradées depuis 2025. Les entrées ont été limitées, l'aide sociale a diminué, la régularisation est devenue plus difficile, et beaucoup de migrants travaillent au noir, par peur de sortir. Il décrit une adaptation qui ressemble surtout à de la survie, avec des gens qui ne peuvent plus aider leur famille comme avant.
Il évoque aussi la route d'Amérique latine, dont on parle peu, et le sort des personnes dont les familles n'ont plus de nouvelles depuis le Mexique. Il craint que certaines soient bloquées, détenues ou tombées entre les mains de réseaux criminels. Ce sont des informations à manier avec prudence, car cette route est très peu documentée, mais elles montrent un angle mort de la recherche et des médias.
Il mentionne enfin deux autres routes émergentes : le Canada, accessible surtout à une élite par des voies légales, et le Brésil, que certains Guinéens utilisent comme étape vers le nord.
Les familles et l'économie du pays
Pour le Dr Diallo, les familles guinéennes dépendent beaucoup des envois d'argent de leurs proches à l'étranger, qui paient l'alimentation, la santé et l'éducation. Quand les migrants n'arrivent plus à travailler, ces transferts baissent, et la précarité revient dans les villages. Il regrette aussi que la Guinée manque de données fiables sur ces flux.
Ce qu'il demande aux autorités
Il appelle l'État à organiser le retour des migrants, par un profilage de leurs compétences et des conditions pour les exercer. Il demande aussi que les personnes expulsées soient accueillies officiellement, et que la Guinée développe sa propre recherche sur la migration, avec des universités, des centres de recherche et des équipes mixtes, au lieu de dépendre uniquement de partenaires extérieurs. Il note enfin que, face à l'inclusion de la Guinée dans la politique américaine de restriction, il n'a vu aucune réaction officielle.
Son message aux jeunes
À un jeune Guinéen qui voudrait partir aux États-Unis aujourd'hui, il répond sans détour : ne pars pas. Pour lui, le rêve américain n'existe plus, et il invite à recueillir des témoignages de migrants sur place pour éviter à d'autres de prendre le même risque. Parmi les personnes qu'il a interrogées, aucune ne referait le trajet.
J'ajoute qu'on parle peu de ces migrants qui passent des années sans pouvoir rentrer, jusqu'à suivre l'enterrement d'un parent par téléphone. Si cet épisode t'a parlé, partage-le autour de toi.