Rwanda, diaspora et retour en Afrique : le témoignage sans filtre de Lydie Murorunkwere
Lydie Murorunkwere, entrepreneure rwandaise, raconte son exil, le génocide de 1994, le modèle de gouvernance rwandais et son retour au pays pour investir dans la diaspora africaine.
Quitter une vie confortable en Europe pour tout reconstruire au pays. C'est le choix qu'a fait Lydie Murorunkwere, entrepreneure rwandaise, il y a maintenant vingt ans. Dans l'épisode 13 de Trajectly Podcast, elle revient sur ce parcours peu banal, entre exil, réconciliation nationale et gouvernance exemplaire. Un témoignage rare qui bouscule les clichés qu'on entretient trop souvent sur l'Afrique.
Une enfance construite loin du pays
Lydie Murorunkwere naît au Zaïre, aujourd'hui République démocratique du Congo, de parents rwandais réfugiés depuis la fin des années 1950. Comme des milliers de familles tutsies de l'époque, ils avaient quitté le Rwanda faute de pouvoir y vivre en sécurité et y étudier librement.
L'enfance de Lydie se déroule entre Kinshasa et Lubumbashi, dans une famille qui cultive avec soin la mémoire du pays d'origine. On y parle kinyarwanda, on y transmet les codes et les valeurs, et les rares visites chez les grands-parents restés au Rwanda deviennent des souvenirs précieux.
À 14 ans, nouveau déracinement. La situation se tend pour les étrangers au Zaïre et ses parents décident de l'envoyer, avec sa sœur, poursuivre ses études en France. Elle y restera quatorze ans, entre le lycée, l'université et ses premières expériences professionnelles à Lyon, puis à l'ambassade du Rwanda à Paris.
Le poids d'une histoire douloureuse
On ne peut pas comprendre la trajectoire de Lydie sans revenir sur le génocide contre les Tutsi, qui débute le 7 avril 1994. En un peu plus de cent jours, environ 800 000 personnes, très majoritairement tutsies, sont massacrées selon la commission d'enquête indépendante mandatée par l'ONU. Certaines estimations dépassent le million de victimes. Cette date est aujourd'hui commémorée dans le monde entier lors de la Journée internationale de réflexion sur le génocide de 1994 contre les Tutsi au Rwanda, instaurée par les Nations unies.
La famille de Lydie rentre au Rwanda dès août 1994, au sortir de cette tragédie. Elle la rejoindra en 2005, après avoir terminé ses études et accumulé une première expérience professionnelle en France.
Dans l'épisode, elle raconte avec beaucoup de retenue ce que ce passé impose : ne pas transformer la douleur en vengeance, mais en responsabilité. Reconstruire un pays, dit-elle, exige d'accepter de vivre ensemble et de refuser que l'histoire se répète. C'est cette philosophie, plus que le hasard, qui explique la résilience du Rwanda depuis trente ans.
Le modèle rwandais, un exemple de gouvernance
Ce qui frappe le plus dans le témoignage de Lydie, c'est la proximité entre les dirigeants et la population. Elle décrit un système construit du bas vers le haut : des cellules de quartier, où les habitants se retrouvent chaque mois pour discuter des problèmes locaux, jusqu'aux instances nationales.
Chaque dernier samedi du mois, les Rwandais participent à l'umuganda, une matinée de travail collectif consacrée à l'entretien du quartier. Ce rituel, plus qu'une corvée, crée du lien et une culture de responsabilité partagée.
Cette organisation s'appuie aussi sur une vision de long terme. La première grande stratégie nationale, la Vision 2020, a fixé un cap clair dès les années 1990, alors que le pays était entièrement à reconstruire. Elle a depuis laissé place à la Vision 2050, avec des évaluations régulières qui permettent d'ajuster les politiques publiques sans attendre des décennies.
Autre pilier souvent cité par Lydie : la responsabilisation individuelle. Chaque ministre ou agent public rwandais est évalué sur un contrat de performance précis. Les résultats se voient : selon l'Union interparlementaire, le Rwanda compte aujourd'hui 64 % de femmes au parlement, le taux le plus élevé au monde, très loin devant la moyenne mondiale de 26 %. Cette place accordée aux femmes découle d'une politique volontariste inscrite dans la Constitution de 2003.
Une diaspora qui investit plutôt qu'elle n'attend
Après des années dans la diplomatie, puis dans le secteur bancaire, Lydie a fondé ML Corporate Services, une société basée à Kigali spécialisée dans l'accompagnement des investisseurs africains et de la diaspora.
Son activité s'inscrit dans une dynamique plus large : depuis 2020, le Rwanda développe le Kigali International Financial Centre, un pôle financier régional pensé pour attirer des structures d'investissement, des fondations et des véhicules de gestion patrimoniale au service de tout le continent, à l'image de ce qui existe à Maurice ou au Luxembourg.
Lydie insiste particulièrement sur un sujet encore tabou en Afrique : la succession et la transmission du patrimoine. Trop d'entreprises familiales ou d'organisations s'effondrent lorsque leur fondateur disparaît, faute d'avoir structuré la relève à temps. Elle encourage la diaspora à s'y préparer bien en amont, en diversifiant ses placements et en s'appuyant sur des experts africains plutôt que sur les seuls réseaux familiaux.
Le message aux Africains de la diaspora
Loin de tout discours moralisateur, Lydie rappelle que rentrer au pays n'est pas une obligation. Chacun peut contribuer depuis l'endroit où il se trouve, à condition de rester engagé et lucide sur ses propres racines. Elle invite surtout à se méfier des récits négatifs qu'on finit par intérioriser à force de vivre loin du continent, et à s'entourer d'un cercle qui pousse vers l'avant plutôt que de freiner les ambitions.
Un conseil qu'elle résume par une phrase simple mais marquante dans l'épisode : le succès dépend avant tout du cercle dans lequel on évolue.
Un épisode à écouter absolument
Ce témoignage dépasse largement le cadre du Rwanda. Il parle de mémoire, de courage, de gouvernance et de la place que peut prendre la diaspora africaine dans la transformation du continent. Une conversation dense, sincère et porteuse d'espoir.
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